La transmission du silence…

fab_verdier2.jpg Beau livre de Fabienne Verdier qui raconte la folie qui, au début des années 80, l’a poussée à tout quitter du jour au lendemain pour aller chercher seule, au fin fond de la Chine, auprès des derniers maîtres de la calligraphie, les secrets oubliés de cet art dévasté par la Révolution culturelle communiste. Après des mois et des mois de refus de lui enseigner ses secrets, le maître Huang Yuan finit par frapper un matin à sa porte avec, sous le bras, les rouleaux de papier calligraphiés qu’elle déposait elle-même, inlassablement, tous les jours, devant la porte du maître pour obtenir enfin son enseignement. “Je te préviens, lui dit-il, si tu commences avec moi, c’est dix ans d’apprentissage à mes côtés ou rien du tout.”. Fabienne restera dix ans… Magnifique récit qui conduit sans bruit d’une rive à l’autre de la vie.

Fabienne Verdier dédicacera ses livres mardi 4 novembre de 16h à 18h à la Galerie Ariane Dandois, place Beauvau, 92 rue du Fbg St Honoré.

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Le vieux maître calligraphe et le mainate …

Dans “Passagère du silence”, son dernier livre, Fabienne Verdier raconte comment, pour rompre sa solitude, elle décide un jour d’acheter un oiseau qui lui tiendrait compagnie.

” Il te faut un oiseau qui parle” lui dit le marchand. J’en ai un qui sait déjà dire “entrez”, “qu’est ce que tu fous, espèce d’abruti” car il a une fâcheuse tendance à préférer l’argot..

Quand il m’annonça la somme – l’équivalent de ma bourse du mois – je lui ai répondu que c’était trop cher. Il finit par me consentir une réduction et je suis repartie avec mon mainate. (…)

Je ne voulais pas laisser mon oiseau toujours enfermé dans sa cage et, le soir, tandis que je faisais mes exercices, je le laissais sortir. J’avais remplacé le bureau par une longue planche sur trétaux, un bout était réservé à la calligraphie, l’autre à la gravure sur bois. J’avais installé des tas de ficelles au plafond pour faire sécher mon linge et mes exercices sur papier. C’est au milieu de ce capharnaüm que s’ébattait mon oiseau.

Au début, il ne parlait pas mais, au bout de trois semaines, un jour que quelqu’un frappait à ma porte, il lança : “Entrez !”. J’étais folle de joie ! J’ai commencé à lui parler, je le chouchoutais. Un soir, tandis que je copiais une estampe, il se mit à marcher sur ma pierre à encre, pris de l’encre dans son bec et la projeta sur ma table de travail en me traitant d’imbécile. Je faillis tomber à la renverse. Ce fut le plus beau jour de ma vie !

Il marchait sur la table, les ailes légèrement déployées, croisées dans le dos comme s’il faisait les cent pas pour réfléchir, puis, tout à coup, me regardait et lançait : “espèce d’abrutie !”. Il était très fort en insultes. Du tac au tac je lui répondait en l’appelant : Bendan, (Tête d’oeuf), une expression chinoise qui veut dire idiot. Je me promenais avec lui dans le jardin. Le dimanche, je retrouvais le vieux cuisinier qui venait lui aussi sortir son mainate. Chacun accrochait son mainate à l’ombre, puis nous bavardions.

J’ai aussi piqué de grosses colères contre lui. Son grand plaisir était de prendre son envol et de percer en ligne droite les calligraphies sur papier suspendues au plafond. Ou bien il trempait ses petites pattes dans l’encre et allait signer mes oeuvres de son empreinte. C’était un oiseau extraordinaire. Il m’a fait énormément de bien et nous avons vécu des jours heureux ensemble.

Un matin que j’étais en train de travailler avec l’oiseau, on frappa à la porte. L’oiseau cria : “Entrez !”

Comme il trouvait sans doute que je n’allais pas assez vite ouvrir ou que le visiteur restait sourd à son invitation, il insista en répétant : “Entrez, idiot, entrez !”.

J’ouvris la porte : c’était le maître Huang Yuan avec mes rouleaux de papier calligraphiés sous le bras”.

C’est ainsi, triomphalement accueilli par le mainate, qu’après des mois et des mois de refus de lui enseigner ses secrets, le maître Huang Yuan entra chez Fabienne Verdier avec, sous le bras, les rouleaux de papier calligraphiés qu’elle-même avait déposés, inlassablement, tous les jours, pendant des mois et des mois, devant la porte du maître pour obtenir enfin son enseignement.

“Je te préviens, lui dit-il, si tu commences avec moi, c’est dix ans d’apprentissage à mes côtés ou rien du tout…”. Elle resta dix ans !

Fabienne Verdier. “Passagère du Silence”. Albin Michel.
292 p. 21,50 euros.

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