Testament (de Pétrarque)

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Le Testament de Pétrarque (1303-1374)

“J’ai souvent réfléchi à ce à quoi personne ne songe trop et bien peu songent assez, je veux dire à la dernière heure et à la mort, pensée qui ne saurait être ni superflue ni prématurée, puisque la mort est certaine pour tous et que l’heure de la mort est incertaine.

Avant donc que la mort ne m’en empêche, car, outre qu’elle est toujours suspendue au-dessus de nos têtes à cause des accidents de tout genre, elle ne peut être éloignée à raison de la brièveté de la vie; maintenant que, par la grâce de Dieu, je suis sain de corps et d’esprit, je crois utile et convenable de disposer par testament de ma personne et de mes biens.

Quoique, à dire vrai, mes biens soient si peu nombreux et d’une si petite valeur que j’ai honte en quelque sorte d’en faire l’objet d’un testament. Mais riches et pauvres ont les mêmes soucis, bien que sur des choses inégales. Je veux donc régler mes dernières volontés et les consigner par écrit, par un sentiment de bienséance, et surtout pour éviter qu’après ma mort, par suite de ma négligeance, on ne fasse un procès sur mes prétendus biens. …

Premièrement, je recommande humblement à Jésus-Christ mon âme pécheresse, mais implorant la miséricorde divine et espérant en elle. Je le supplie à genoux, puisqu’il l’a créée et rachetée au prix de son sang sacré, de la protéger et de ne point permettre qu’elle tombe aux mains de ses ennemis. De plus, j’implore avec foi et respect le secours de la bienheureuse Vierge sa mère, du bienheureux archange Michel et des autres saints dont j’ai coutume d’invoquer et d’espérer l’intercession auprès du Christ.

Je veux que ce corps terrestre et mortel, pesant fardeau des âmes nobles, soit restitué à la terre d’où il sort, et cela avec la plus grande simplicité et toute l’abjection possible. Je prie et je supplie mon héritier et tous mes amis d’y veiller; je les conjure et les adjure, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu et par l’amitié qu’ils ont eue pour moi, de ne point négliger cette recommandation sous le prétexte d’un faux honneur, parce que cela me convient parfaitement et que je le veux ainsi. Si par hasard, ce qu’à Dieu ne plaise, ils violent ma volonté, ils auront à répondre au jour du jugement d’une grave offense envers Dieu et envers moi.

Ceci concerne mes funérailles; voici maintenant pour ma sépulture. J’ajoute que je veux que personne ne me pleure, qu’au lieu d’un tribut de larmes on adresse pour moi des prières au Christ, et que celui qui le peut fasse la charité aux pauvres du Christ en leur recommandant de prier pour moi. Cela pourra m’être utile, tandis que les larmes ne servent de rien aux défunts et nuisent à ceux qui les répandent.

Quant au lieu de ma sépulture,

je n’y tiens pas beaucoup. Je me contenterai d’être placé partout où il plaira à Dieu et à ceux qui daigneront se charger de ce soin.

• Si toutefois on désire connaître plus expressément mon intention à cet égard, si je meurs à Padoue, où je suis maintenant, je voudrais être enterré dans l’église qu’occupent les frères prêcheurs, parce que ce lieu me plaît et qu’il contient les restes d’un homme qui m’a beaucoup aimé et dont les tendres prières m’ont attiré dans ce pays, Jacques de Carrare, alors seigneur de Padoue.

• Si je finis mes jours à Arqua, où est mon habitation rurale, et si Dieu m’accorde, ce que je désire ardemment, de bâtir en cet endroit une petite chapelle en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie, je la choisis pour ma sépulture; autrement on m’enterrera plus bas, dans un lieu décent, près de l’église paroissiale.

• Si je meurs à Venise, je veux être placé dans le couvent de Saint-François de la Vigne, devant la porte de l’église;

• si à Milan, devant l’église de Saint-Ambroise, près de la première entrée qui regarde les murs de la ville;

• si à Pavie, dans l’église de Saint-Augustin, où les frères le jugeront à propos;

• si à Rome, dans l’église de Sainte-Marie-Majeure ou de Saint-Pierre, à l’endroit le plus convenable, ou près de l’une de ces deux églises, comme il plaira aux chanoines.

J’ai nommé les lieux où j’ai coutume de séjourner en Italie.

• Mais si je meurs à Parme, je veux être enterré dans l’église cathédrale, dont pendant plusieurs années j’ai été l’archidiacre inutile et presque toujours absent.

• Partout ailleurs où je mourrai, je veux que l’on m’enterre dans le couvent des frères mineurs, s’il en existe; sinon, dans l’église la plus voisine du lieu de mon décès.

Voilà, je l’avoue, au sujet de ma sépulture, plus de détails qu’il ne sied à un savant, quoiqu’ils émanent d’un ignorant.

Je passe maintenant à la disposition de ces choses qu’on appelle les biens des hommes, quoiqu’ils soient le plus souvent les embarras de l’âme

Et d’abord je me propose depuis longtemps d’acheter un petit coin de terre, d’une valeur de deux cents livres de petite monnaie, ou plus si je peux, que je laisserais par testament à cette sainte église de Padoue, d’où j’ai recueilli des avantages et des honneurs. Le magnifique seigneur, François de Carrare, m’a accordé verbalement pour cette acquisition une permission que, de mon vivant ou après ma mort, il donnera, je n’en doute pas, dès qu’on la lui demandera, car non seulement ses actes, mais ses paroles, portent le cachet de la vérité.

Jusqu’à présent d’autres dépenses m’ont empêché d’acheter cette terre. Si donc je l’achète, comme je l’espère, je ferai mettre dans le contrat de vente que je l’achète dans l’intention de la laisser à l’église, et je le fais dès maintenant, quoique je ne puisse encore désigner par écrit l’emplacement de cette terre.

Mais, comme quelquefois les intentions pieuses ne peuvent être menées à bonne fin à cause des péchés des hommes, si j’omets, soit par impuissance, soit par néligence, d’acheter ladite terre, je lègue à l’église de Padoue deux cents ducats d’or, pour acheter, dans le meilleur endroit possible, un petit coin de terre dont le revenu sera affecté à un anniversaire perpétuel pour mon âme.

Je supplie mon seigneur, s’il est encore vivant, comme je le désire, et je prie Dieu qu’il vive plusieurs années avec joie et bonheur, ou si (le Ciel m’en préserve) il n’était plus vivant, je prie quiconque décidera de cette affaire que, par respect pour la Vierge Marie et par égard pour moi, tout indigne et tout chétif que je suis, il permette que la chose se fasse et rende à cet égard un décret favorable.

Je lègue à l’église dans laquelle je serai enterré vingt ducats, et aux autres églises des quatre ordres mendiants, s’il en existe dans la localité, cinq ducats pour chacune. Je lègue aux pauvres du Christ cent ducats à distribuer comme il plaira à Jean de Bocheta, custode de l’église de Padoue, et cela si je meurs à Padoue. Si je meurs ailleurs, ils seront distribués au gré du recteur de l’église dans laquelle j’aurais été inhumé, de telle sorte cependant que, sur ladite quantité, nul ne reçoive plus d’un ducat.

Je passe à la disposition des autres choses

• Comme mon magnifique seigneur de Padoue, susnommé, n’a besoin de rien, par la grâce de Dieu, et que je ne possède rien qui soit digne de lui, je lui laisse mon tableau ou image de la bienheureuse Vierge Marie, oeuvre de l’excellent peintre Giotto, qui m’a été donnée par mon ami Michel de Vanni, de Florence, dont les ignorants ne comprennent pas la beauté, mais qui ravit d’admiration les maîtres de l’art. Je lègue cette image à mon magnifique seigneur, afin que cette Vierge bénie lui soit propice auprès de son fils Jésus-Christ.

• A mes amis d’un rang inférieur, et qui me sont très chers, je laisserais volontier des objets d’un grand prix, si j’étais plus riche; mais il me tiendront compte de mon intention.

• A maître Donato de Pratovecchio, ancien professeur de grammaire, demeurant actuellement à Venise, j’abandonne et lègue l’argent prêté qu’il me doit; je ne sais pas quelle est la somme, mais assurément elle est peu importante. Je le tiens quitte de toute obligation à ce titre envers mon héritier.

• Quant à mes chevaux, si au moment de mon passage j’en ai qui plaisent à Bonzanello de Vigoncia et à Lombard de Serico, concitoyens de Padoue, je veux qu’ils tirent au sort entre eux à qui aura le choix.

• Et, outre cela, je déclare devoir audit Lombart, qui a laissé le soin de ses affaires pour s’occuper des miennes, la somme de 134 ducats d’or et 16 sous, qu’il a dépensés à mon profit. Il a dépensé beaucoup plus, mais par le dernier compte arrêté entre nous, je suis resté débiteur de ladite somme. Si je la lui rembourse avant, comme j’espère le faire bientôt, tant mieux; autrement, je veux que mon héritier soit tenu de le payer avant tout; Lombard a une reconnaissance de cette dette écrite de ma main, qu’il restituera à mon héritier. Je lègue au même Lombard mon petit gobelet d’argent doré, avec lequel il boira de l’eau, qu’il boit volontiers, bien plus volontiers que du vin.

• Au prêtre Jean de Bocheta, custode de notre église, je lègue mon grand bréviaire que j’ai acheté à Venise pour le prix de cent livres. Je le lui lègue toutefois à la condition qu’après sa mort il restera dans la sacristie de l’église de Padoue pour le service perpétuel des prêtres, afin que le prêtre Jean et les autres prient, si cela leur plaît, le Christ et la bienheureuse Vierge Marie pour moi.

• A Jean de Certaldo, dit Boccace, je lègue (et je suis véritablement confus de laisser si peu à un si grand homme) cinquante florins d’or de Florence, afin qu’il s’achète un vêtement d’hiver pour ses études de nuit.

• A maître Thomas Bambasio, de Ferrare, je lègue mon bon luth, afin qu’il en joue non pour la vanité du siècle passager, mais pour la louange du Dieu éternel.

Que mes amis susnommés ne s’en prennent point à moi de la modicité de ces legs, mais à la fortune, si la fortune est quelque chose.

• C’est d’après cette considération que j’ai réservé pour la fin celui que j’aurais dû mettre au premier rang, maître Jean dall’ Orologio, physicien, à qui je lègue cinquante ducats d’or pour s’acheter un petit anneau qu’il portera au doigt en souvenir de moi.

• Quant à mes domestiques, voici quelles sont mes dispositions : A Barthélemy de Sienne, dit Pancaldo, je lègue vingt ducats que je lui défends de jouer.

• à Zilio de Florence, mon valet, je lègue vingt ducats, outre son salaire, s’il lui est dû quelque chose; et si j’avais d’autres valets de plus ou de moins, je veux qu’outre leur salaire ils reçoivent chacun vingt florins ou ducats; on en remettra deux à chacun de mes serviteurs et deux à mon cuisinier.

Si ces amis, valets et serviteurs, mouraient avant moi, je veux que ce que je leur léguais retourne à mon héritier.

• J’institue seul héritier de tous les biens meubles et immeubles que je possède ou que je posséderai, en quelque lieu qu’ils soient ou qu’ils seront, François de Brossano, fils de défunt messire Amicolo de Brossano, habitant Milan, à la porte de Verceil. Je le prie, non seulement comme mon héritier, mais comme mon fils très cher, quelle que soit la quantité d’argent qu’il trouvera dans ma succession, grande ou petite, mais certainement elle ne sera pas grande, je le prie de la diviser en deux parts : il gardera l’une pour lui et remettra l’autre à la personne à laquelle il sait que je la destine, afin qu’il en soit fait l’usage qu’il sait également que je veux qu’on en fasse.

*

Avant de terminer cet écrit, j’ai deux choses à ajouter.

• Premièrement, à l’égard du coin de terre que je possède au-delà des monts, dans le comtat Venaissin, au village ou bourg de Vaucluse, diocèse de Cavaillon, comme il est hors de doute qu’en y allant ou même en y envoyant quelqu’un on dépenserait en quelque sorte plus que la chose ne vaut, je veux qu’il appartienne à l’hôpital dudit lieu pour les besoin des pauvres du Christ. Si par hasard quelque loi ou statut empêchait que cela ne se fît, je veux qu’il appartienne aux frères Jean et Pierre, fils de défunt Raymond de Clermont, dit communément Monet, et qui m’a servi avec la plus grande fidélité. Et si lesdits frères ou l’un d’eux mourait, je veux que cette terre aille à leurs fils ou à leurs petits-fils, en mémoire dudit Monet.

• Secondement, à l’égard du peu que je possède ou que je posséderai dans l’avenir en biens immobiliers à Padoue, je veux qu’il appartienne à mon héritier comme le reste, mais à la condition qu’il ne pourra, ni par lui ni par un autre, en aliéner aucune partie par vente, par donation, par emphytéose perpétuelle ou de toute autre manière, ni même l’hypothéquer avant vingt ans révolus à compter du jour de ma mort. J’établis cette clause dans l’intérêt même de mon héritier, qui, ne connaissant pas ces biens, pourrait se tromper; quand il en aura pleine connaissance, je crois qu’il ne les aliénera pas volontiers.

Si par hasard, puisque nous sommes tous mortels et que la mort ne procède point par ordre, ledit François de Brossano (que Dieu m’en préserve !) mourait avant moi, alors mon héritier sera Lombard de Serico, susnommé, qui connaît parfaitement mes intentions, dont j’ai éprouvé l’entière fidélité de mon vivant et qui, je l’espère, ne me sera pas moins fidèle après ma mort.

Pour que ce testament, qui est l’expression de mes dernières volontés, fût plus valable, je l’ai écrit de ma propre main, à Padoue, dans la maison de l’église où j’habite, l’an du Seigneur 1370, le 4 avril.

Et j’ai requis à cet effet les notaires soussignés : Nicolas, fils de défunt sieur Barthélemy, et Nicolet, fils de sieur Pierre, ainsi que le déclarent leurs souscriptions.

J’ajoute ceci : Aussitôt après mon passage, mon héritier en informera mon frère germain Pétrarque, moine chartreux au couvent de Montrieu, près de Marseille. Il lui offrira le choix entre cent florins d’or une fois donnés et une rente annuelle de cinq ou dix florins, à son gré, et ce qu’il choisira sera fait.

Ecrit par moi, François Pétrarque, qui aurais fait un autre testament si j’étais riche comme se l’imagine le vulgaire insensé”.

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Texte que j’ai découvert à l’époque dans la Revue Po&sie, grâce au bienheureux
R-Josué Seckel et à Jean-Paul Amunatégui.

One response to “Testament (de Pétrarque)

  1. Licorne

    Admirable de simplicité et de détachement !

    Merci pour ce beau texte …

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