Quelle est la plus belle phrase de la langue française ?

ormesson.jpg Avant-hier, chez Drucker, Jean d’Ormesson racontait qu’un jour à Apostrophes, Bernard Pivot demanda à Jean Dutour quelle était la plus belle phrase de la langue française.
Et Dutour de répondre, “oh, ça doit être : “c’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Amilcar”
Épatant, lance Bernard Pivot et, se tournant vers Hector Bianchiotti : “vous trouvez ça beau, n’est ce pas ?” Et Bianchiotti, qui est un être exquis, répond en roulant les r : “C’est horrrriiible !” Mais, insiste Pivot, pour vous, alors.. ? quelle est la plus belle phrase de la langue française ? Et Bianchiotto répond : “je crrrrrois que c’est : le fond de l’airrrrr est frrrais..”

je viens de mettre la vidéo là, sur Vimeo, comme ça c’est encore plus simple

Je me demande du coup quelle serait pour moi la phrase la plus belle de la langue française ? J’ai souvent entendu dire que c’était “Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon coeur”. (Racine, Phèdre, Acte IV, scène 2). Je ne sais vraiment pas; je vais y réfléchir.


Autres minuscules bouts de ciels …
L’art quand il nous tombe directement du ciel
Qu’est ce qui nous ouvre le ciel
A riveder le stelle…
Il faut que le hasard renverse la fourmi…
Le ciel dans le caniveau
Penser à mettre le ciel dans une enveloppe
J’aime les nuages qui passent
“C’était à Mégara, faubourg de Carthage”

Racine – Phèdre – Acte IV – SCENE II

THESEE, HIPPOLYTE

THESEE – Ah ! le voici. Grands Dieux ! à ce noble maintien
Quel oeil ne serait pas trompé comme le mien ?
Faut-il que sur le front d’un profane adultère

Brille de la vertu le sacré caractère ?
Et ne devrait-on pas à des signes certains
Reconnaître le coeur des perfides humains ?
HIPPOLYTE __ Puis-je vous demander quel funeste nuage,
Seigneur, a pu troubler votre auguste visage ?
N’osez-vous confier ce secret à ma foi ?
THESEE __ Perfide, oses-tu bien te montrer devant moi ?
Monstre, qu’a trop longtemps épargné le tonnerre,
Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre !
Après que le transport d’un amour plein d’horreur
Jusqu’au lit de ton père a porté sa fureur,
Tu m’oses présenter une tête ennemie,
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie,
Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
Des pays où mon nom ne soit pas parvenu.
Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine,
Et tenter un courroux que je retiens à peine.
C’est bien assez pour moi de l’opprobre éternel
D’avoir pu mettre au jour un fils si criminel,
Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire,
De mes nobles travaux vienne souiller la gloire ;.
Fuis, et si tu ne veux qu’un chatiment soudain
T’ajoute aux scélérats qu’a punis cette main,
Prends garde que jamais l’astre qui nous éclaire
Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.
Fuis, dis-je, et sans retour précipitant tes pas,
Se ton horrible aspect purge tous mes états.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
D’infâmes assassins nettoya ton rivage,
Souviens-toi que pour prix de mes efforts heureux,
Tu promis d’exercer le premier de mes voeux.
Dans les longues rigueurs d’une prison cruelle
Je n’ai point imploré ta puissance immortelle.
Avare du secours que j’attends de tes soins,
Mes voeux t’ont réservé pour de plus grands besoins.
Je t’implore aujourd’hui. Venge un malheureux père.
J’abandonne ce traître à toute ta colère.
Etouffe dans son sang ses désirs effrontés.
Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.
HIPPOLYTE __ D’un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte !
Un tel excès d’horreur rend mon âme interdite ;
Tant de coups imprévus m’accablent à la fois
Qu’ils m’ôtent la parole et m’étouffent la voix.
THESEE __ Traître, tu prétendais qu’en un lâche silence
Phèdre ensevelirait ta brutale insolence.
Il fallait, en fuyant, ne pas abandonner
Le fer qui dans ses mains aide à te condamner ;
Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie,
Lui ravir tout d’un coup la parole et la vie.
HIPPOLYTE __ D’un mensonge si noir justement irrité,
Je devrais faire ici parler la vérité,
Seigneur. Mais je supprime un secret qui vous touche.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche ;
Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacrés ;
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés,
Et jamais on n’a vu la timide innocence
Passer subitement à l’extrême licence.
Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Elevé dans le sein d’une chaste héroïne,
Je n’ai point de son sang démenti l’origine.
Pitthée, estimé sage entre tous les humains,
Daigna m’instruire encore au sortir de ses mains.
Je ne veux point me peindre avec trop d’avantage ;
Mais si quelque vertu m’est tombée en partage,
Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.
C’est par là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce.
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse.
On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon coeur.
Et l’on veut qu’Hippolyte, épris d’un feu profane…
THESEE __ Oui, c’est ce même orgueil, lâche, qui te condamne.
je vois de tes froideurs le principe odieux.
Phèdre seule charmait tes impudiques yeux.
Et pour tout autre objet ton âme indifférente
Dédaignait de brûler d’une flamme innocente.
HIPPOLYTE __ Non, mon père, ce coeur (c’est trop vous le celer)
N’a point d’un chaste amour dédaigné de brûler.
Je confesse à vos pieds ma véritable offense :
J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense.
Aricie à ses lois tient mes voeux asservis ;
La fille de Pallante a vaincu votre fils.
Je l’adore, et mon âme, à vos ordres rebelle,
Ne peut ni soupirer ni brûler que pour elle.
THESEE __ Tu l’aimes ? Ciel ! Mais non, l’artifice est grossier.
Tu te feins criminel pour te justifier.
HIPPOLYTE __ Seigneur, depuis six mois, je l’évite, et je l’aime.
Je venais en tremblant vous le dire à vous-même.
Hé quoi ! de votre erreur rien ne vous peut tirer ?
Par quel affreux serment faut-il vous rassurer ?
Que la terre, le ciel, que toute la nature…
THESEE __ Toujours les scélérats ont recours au parjure.
Cesse, cesse, et m’épargne un importun discours,
Si ta fausse vertu n’a point d’autre recours.
HIPPOLYTE __ Elle vous paraît fausse et pleine d’artifice.
Phèdre au fond de son coeur me rend plus de justice.
THESEE __ Ah ! que ton impudence excite mon courroux !
HIPPOLYTE __ Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous ?
THESEE __ Fusses-tu par-delà les colonnes d’Alcide,
Je me croirais encor trop voisin d’un perfide.
HIPPOLYTE __ Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,
Quels amis me plaindront, quand vous m’abandonnez ?
THESEE __ Va chercher des amis dont l’estime funeste
Honore l’adultère, applaudisse à l’inceste ;
Des traîtres, des ingrats sans honneur et sans loi,
Dignes de protéger un méchant tel que toi.
HIPPOLYTE __ Vous me parlez toujours d’inceste et d’adultère !
Je me tais. Cependant Phèdre sort d’une mère,
Phèdre est d’un sang, Seigneur, vous le savez trop bien,
De toutes ces horreurs plus rempli que le mien.
THESEE __ Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?
Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue.
Sors, traître. N’attends pas qu’un père furieux
Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.

2 responses to “Quelle est la plus belle phrase de la langue française ?

  1. reinedespommes

    Ton blog recèle des trésors inestimables. Quel plaisir de te lire décidemment !
    Je crois que cette phrase : “Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon coeur”, te va à ravir.

  2. Reblogged this on Back Bay Francais and commented:
    Est-ce le mot ou l’idée du ciel ?
    Et: Je t’aime ?

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