Le souvenir d’un clair jour de ma vie…

milan05.jpg En fait, je sais ce qui me fatigue le crâne à longueur de journées, c’est que je n’arrive pas à voir les choses telles qu’elles sont et à laisser en paix ma petite cervelle de moineau.
Il y a trop d’interférences qui me prennent la tête et qui font que je suis tout le temps en train de penser à autre chose. Par exemple, si en rentrant du bureau le soir, je vois un oiseau qui tournoie tout là haut dans le ciel, paf ça me fait penser à un texte de Suarès où il parle d’un milan qui trace des cercles au dessus d’une temple et fournit, avec son ombre, des plans à l’architecte…

Tenez, je vais être bon prince et je vous le recopier comme ça vous n’aurez pas à le chercher :

Iktinos ! ton nom est Milan, le plus beau des faucons, le plus fier, le plus vif, qui plane le plus haut. C’est toi le petit aigle royal, le parfait architecte. C’est bien toi, je t’ai vu, qui bats sans cesse l’air d’une aile si puissante dans le ciel violet de Ségeste ? Si tu n’as pas fait Ségeste avant le Parthénon, que m’importe ? Celui qui a créé Ségeste est le même que toi: tu es le fils, s’il est ton père. […] O Iktinos, tu croises tes courbes au-dessus des colonnes. Je suis tes pensées, ce vol éternel qui mesure avec délectation le temps issu de ton calcul, corps de ton rêve. Plane, Milan ; plane, esprit royal. O mortel assez grand pour avoir fait un accueil digne d’eux aux immortels.

Je trouve ce texte carrément admirable, comme dans le passage des Proverbes où Dieu, l’oeil fixé sur sa propre sagesse, trace des cercles sur l’abîme… Et quand je vous dis que je me prends le chou avec des textes qui font trop de court-circuits dans ma tête, ça me fait penser à un autre texte splendide de Valéry :

“Ecoute Phèdre, ce petit temple que j’ai bâti pour Hermès, à quelques pas d’ici, si tu savais ce qu’il est pour moi ! – Où le passant ne voit qu’une élégante chapelle , – c’est peu de choses : quatre colonnes, un style très simple, – j’ai mis le souvenir d’un clair jour de ma vie”.

Vous je ne sais pas, mais ce petit temple qui pour l’architecte est “le souvenir d’un clair jour de sa vie”, moi ça me laisse sans voix. Ce soir j’écoutais les nouvelles à France-Inter : ce que disaient les politiques et les journalistes était, à côté de ça, d’une rare indigence. Carrément en-dessous de ground zero. Et ils voudraient que je vote pour eux ? Je vais me faire ornithologue !

André Suarès, Temples grecs, maison des dieux. Ségeste.
Paul Valéry, Eupalinos.

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Voir autre post sur l’engagement politique de Suarès et le fulgurant récit du Condottiere

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