Quand on marche le soir à la lisière du temps…

En me promenant tout à l’heure, les trois premières lignes d’un poème de Claude Roy se sont déroulées dans ma tête. J’aime beaucoup Claude Roy et je me rends compte que je me promène de plus en plus… à la lisière du temps…

“Quand on marche le soir à la lisière du temps
il monte soudain une bouffée d’enfance
les cris des hirondelles folles d’un préau d’école
ou le silence de la barque sur la rivière
à la tombée du jour quand le soleil rase l’eau qui moucheronne
ou bien la sonnette (deux fois) de l’épicerie-mercerie
où on achète après l’école les rouleaux de réglisse Zan
qui barbouille de noir et font les doigts collants

On tend l’oreille le long du voile de la brume
Quelqu’un parle à voix basse
sans qu’on puisse reconnaître sa voix
et sans comprendre les paroles
les mots chuchotés loin à l’envers du silence

claude_roy.jpg

Claude Roy, A la lisière du temps
Hôpital de la Pitié
25 août 1983

— Quelques textes de Claude Roy :

Quand le vent interrompt un poème…
Ode de Claude Roy au gentil coquelicot
Après la fin du monde j’aimerais…
Le miel aura un goût d’été…
Robert Doisneau
Ombre
Nathalie Sarraute
“Les affaires de ce monde ne sont pas différentes”

3 responses to “Quand on marche le soir à la lisière du temps…

  1. je pense tout simplement que le système éducatif est tombé sur la tête s’il vous oblige à trouver, dans ce poème magnifique de simplicité, des “grands axes”. Mon Dieu, ce n’est pas une tragédie de Corneille. Quelle idée absurde de vouloir chercher à identifier des grands axes… Ce poème est limpide pour qui le lit. C’est comme lorsqu’on entend le chant d’un merle un soir de mai sur un gazon frais. On ne cherche pas les “grands axes”. On écoute et on sent une étonnante fraîcheur qui descend dans son coeur. Mais chercher les “grands axes” me semble une idée complètement idiote d’un système éducatif qui dénature et pervertit tout. Je crois avoir lu tout Claude Roy. Jamais ne m’est venue dans la tête ou le coeur l’idée qu’il fallait chercher des “grands axes”. Plutôt que passer des heures à chercher des grands axes, je lèverais plutôt la tête pour regarder les hirondelles tracer leurs traits au fusain dans le ciel bleu. http://tinyurl.com/38cttf8
    Switchie2

    • Mais vous êtes drôle, il n’y a pas de “grands axes” ! C’est un poème très simple – et léger comme fumée – sur le souvenir (“à la lisière du temps”), sur la réminiscence et le souvenir (les hirondelles du préau d’école, les rouleaux de réglisse de l’enfance…). Et sur une disponibilité de l’âme qui efface tout à coup la distinction entre l’extérieur et l’intérieur – entre les chose et le coeur, entre le présent et le passé pour laisser place à un brusque surgissement d’éternité.
      Ce jaillissement ouvre sur un monde dans lequel on perçoit les choses non plus comme, disjointes, solitaires, autonomes mais comme un tout qui remonte tout à coup à la surface de la mémoire en brouillant les catégories du temps et des sens (les odeurs, les saveurs, les couleurs). Ce que Nicolas Bouvier appelait “des moments de conscience de la totalité du monde, des harmoniques du monde” (le silence de la barque sur la rivière
à la tombée du jour quand le soleil rase l’eau qui moucheronne…) Lorsque ces moments arrivent à l’improviste (genre petite “madeleine de Proust), les murs entre le présent et le passé s’effondrent et les frontières de la conscience du temps s’évanouissent. Le passé surgit dans le présent et traverse tout à coup notre espace intérieur pour créer une sorte d’éternité. Les cloisons entre l’extérieur et l’intérieur s’effondrent. Rainer Maria Rilke a évoqué le moment où se trouvant la nuit sur le prodigieux pont de Tolède, une étoile tombant à travers l’espace du monde “tomba en même temps à travers mon espace intérieur : le contour isolant du corps, aboli. Et comme cette fois-là par la vue, cette unité m’avait été annoncée une autre fois déjà par l’ouïe : à Capri, une nuit que j’étais dans le jardin, sous les oliviers, et que le cri d’un oiseau, en me fermant les yeux, fut à la fois en moi et hors de moi comme dans un seul espace indistinct d’une extension et d’une limpidité absolues”.

      C’est aussi ce qui se passe à la “lisière du temps” lorsque le présent et le passé fusionnent comme des pièces d’un puzzle qui s’assemble tout à coup en une sorte de paradis dont on découvre qu’il n’est pas un lieu mais un état de la conscience (qu’on peut donc cultiver et mobiliser à volonté). Tout le monde connait la célèbre phrase de Novalis sur le paradis épars dans l’univers. http://tinyurl.com/3xnxugw Il en va de même pour les fragments de sa propre vie qui surgissent à la lisière du temps. Tout à coup le surgissement des souvenirs agit comme des épiphanies et invite à la recollection des fragments épars d’un paradis dispersé dans le temps. Le passé remonte, les morts avec qui on a vécu ne sont pas loin… (“Quelqu’un parle à voix basse”. Mais les mots sont chuchotés “loin à l’envers du silence”)…

      Le grand poète Gustave Roud http://tinyurl.com/3xzz6ut parle aussi de ces moments où on rejoint parfois, en des minutes privilégiées, une sorte d’état second qui nous donne accès à un moment d’éternité où tout à la fois devient visible, où passé et futur perdent leur sens. Les frontières du temps sont abolies dans une sorte d’éternité lumineuse et instantannée. il suffit de peu de choses pour que le passé soit porté au foyer de la conscience : le bruit du vent ou le souvenir de la sonnette (deux fois) de l’épicerie-mercerie…

      Vous me parlez de “grand axes”…. Il n’y en a pas dans ce poème parce que ce qui est dit est infiniment plus important que ce découpage scolaire. Mais si “axes” il devait y avoir, je dirai que ce sont ceux-là : le temps et la mémoire, le passé et le présent, les morts et les vivants, le souvenir et l’éternité, … Si on peut appeler ça des “grands axes” pour un poème qui est tellement plus subtil. Comme une odeur de tilleuls un soir de juin… 
En fait il n’y a pas de “grands axes” dans des haïkus de Bashô, http://tinyurl.com/3xfqawz et pas non plus dans le zen japonais… C’est juste cela que je veux dire en disant qu’il n’y a pas de “grands axes” dans “ce qui nous ouvre le ciel” http://tinyurl.com/38ddexl C’est juste là. On y accède ou non mais on n’en fait pas un exercice scolaire. C’est juste une forme mineure de ce que les japonais appelle satori http://tinyurl.com/322f8gq
      Switchie2

  2. LEROY Romane

    Romain ! Je ne suis pas sure que Mme Marrec apprécierait que tu demandes tes axes sur internet ^^
    Je suis tombée par hasard sur ton commentaire, je me devais d’y répondre lol
    Allé bisous et bon courage :)

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