Mode d’emploi pour désamorcer les critiques

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A mon bureau (mais pas seulement) j’ai eu l’occasion de réfléchir ces derniers temps à la question du désamorçage de la critique. Donc voici, en avant-première mondiale, ce qu’il faut faire en cas de problème quand vous avez un projet planté et que vous ne voulez surtout pas qu’on vous critique.
Phase 1 : vous prenez d’abord un air décontracté (pour vous, le problème n’est pas un problème, c’est juste un sujet.) et vous refusez de reconnaître la prétendue gravité de la situation en changeant les mots qui la qualifient. Par exemple si le truc est planté et ne bouge plus, vous dites qu’il est en pleine phase de “redéploiement” ou de “montée en régime”… N’importe quoi mais qui désamorcera les premières critiques sémantiques. Vous savez, le genre “c’est à moitié plein et pas à moitié vide” (ça marche encore). Ne sous-estimez pas l’importance de cette phase 1 qui évite la dispersion des premières rumeurs malveillantes (et d’ailleurs ne dites surtout pas que le truc est planté : il est évidemment “en phase active de déploiement”.
Phase 2 : vous brandissez des comparaisons dans le temps et dans l’espace. Vous lâchez un peu de lest sur le fait que votre truc met certes du temps à démarrer mais vous donnez aussitôt trois coups de massue en disant (a) Que de tout temps les choses ont pris du temps, donc pas d’affolement, on est seulement dans la première phase d’un processus (insistez bien sur le mot “processus” qui vous donnera un peu de mou sur la durée)… (b) Que c’est bien pire ailleurs (vous trouverez bien un exemple avec des gens nuls dans une autre boite, une autre administration ou un autre pays. Et vous conclurez en disant: “mon pauvre ami, tu ne critiquerais pas autant si tu voyais ce qui se passe ailleurs …” (sous-entendu: à côté d’eux on est des génies). (c) Et enfin vous annoncez qu’on a déjà bien avancé (et que donc ce n’est pas le moment de critiquer puisque ça va bientôt (re)démarrer). D’ailleurs si j’étais vous je n’utiliserais pas le verbe “démarrer” parce que les gens voient tout de même assez vite si ça démarre ou non. Utilisez de préférence le verbe “redéployer”. ça fait aussi bien et les gens ne voient pas de quoi vous parlez. Ouf, fin de l’étape 2 (accrochez-vous car j’en ai 9 comme ça !).

Phase 3 : vous introduisez ensuite la notion d’équipe et de solidarité. Quel que soit le sujet, vous gagnerez beaucoup à dire qu’on va le faire “tous ensemble” et que c’est grâce à cette “formidable équipe” (ou une équipe “solidaire”) que ça a “déjà aussi bien avancé” (l’équipe – qui n’en croit pas ses oreilles – sera très contente). Normalement ça permet de faire croire à la majorité que le truc n’est plus planté puisqu’on est “tous ensemble” derrière le projet etc). Bien sûr, il y en aura forcément qui douteront encore un peu; donc passez sans tarder à la phase suivante.
Phase 4 : vous mettez en avant des “objectifs ambitieux”. Par exemple si vous n’arrivez pas à soulever 1 kg, vous annoncez que vous vous fixez l’objectif ambitieux de soulever 5 kg dans les deux ans (ou six mois) à venir. Peu importe que vous n’arriviez pas à soulever un kilo, ça ne fait rien ; les gens vont vous trouver formidable de dire que, tous ensemble, vous allez en soulever cinq fois plus au cours des cinq prochaines années. A la sortie de cette phase 4, normalement c’est presque totalement gagné : le truc qui était planté devient presque un modèle qu’on peut nous envier puisque c’est pire ailleurs, que c’est beaucoup mieux qu’avant et que c’est aux mains d’une formidable équipe qui va tout redéployer dans le cadre d’un plan pluriannuel très ambitieux. Mais, par sécurité, il est bon de verrouiller encore un peu.
Phase 5 : vous redonnez donc un coup de spray anti-critique en disant que ce ne serait vraiment pas le moment de critiquer. D’abord on ne critique pas avant (sinon c’est un procès d’intention). On ne critique pas non plus pendant (sinon vous les démoralisez en leur donnant un coup de poignard dans le dos). Et on ne critique surtout pas après (parce qu’après c’est trop tard et que c’était avant qu’il fallait le dire !). Là normalement la critique est complètement ko et vous avez presque gagné la partie. Mais il est bon de s’assurer une victoire définitive en frappant encore un coup.
Phase 6 : vous prenez la posture prestigieuse et satisfaite des gens “positifs” contre ces misérables grognons qui vous critiquent et qui sont donc des gens vraiment “négatifs” (pouah, horrible !). Et vous annoncez que, maintenant, ce que vous attendez ce sont des “critiques constructives” (sous entendu des critiques qui ne critiquent surtout pas le truc planté parce que ça, ce ne serait pas constructif ni positif). A ce stade normalement, personne ne voulant passer pour négatif, il n’y aura plus une seule critique. Vous pouvez même vous payer le luxe de poser la question : “quelqu’un a-t-il une critique à formuler ?”. Normalement personne ne lèvera a main. Essayez pour voir !
Phase 7 : Maintenant que la critique est pulvérisée, il faut tout de même bien s’occuper un peu du truc qui est toujours planté ! Donc vous annoncez une réunion, un groupe de travail ou un séminaire. Peu importe la configuration (vous pouvez même aller jusqu’à un “Grenelle” si vous voulez), l’essentiel est qu’il y ait le maximum de gens et que vous puissiez pulvériser le problème en faisant parler le maximum de personnes. Qu’il y ait du débat quoi ! Si vous pouvez appeler ça “forum”, c’est encore mieux. Comme ils auront tous des avis différents sur le diagnostic et les remèdes à apporter, ça fera un méli-mélo pas possible mais qui aura l’avantage de totalement dissimuler le vrai problème sous un grand nuage de poussière et de fumée. Mais ne dites pas que c’est de la fumée. Oh non, vous direz que le débat a été “ouvert sans tabous”, qu’il a été très “franc” (s’il a été difficile) et “très riche” (si c’est passé comme une lettre à la poste). N’importe comment vous direz que le projet est sorti “considérablement renforcé et enrichi” de cette participation collective et que ça a permis de “dégager du consensus” (le “consensus” c’est l’arme absolue contre la critique). Si c’est politique, vous direz que c’est “citoyen” (tout pourra l’être : “démarche citoyenne”, “ambition citoyenne”, “proposition citoyenne”… Si c’est privé, vous direz que ça va être conduit en “partenariats” (ça fait toujours très bien). Si c’est du web, vous direz que c’est “collaboratif” ou que vous allez injecter du réseau social (ça marche aussi très bien). Même si rien n’a bougé, précisez bien que ça a permis de faire de “formidables avancées” et les gens sortiront très contents (à la sortie pensez bien à taper sur l’épaule des collègues en disant d’un air soulagé : “Tu sais, je suis bien content, parce qu’on a vraiment bien avancé…”. Ceux qui en doutaient seront rassurés de savoir que ça a bien avancé. N’importe comment ils seront contents, surtout si la réunion s’est tenue dans un endroit agréable et qu’elle a duré suffisamment de temps pour qu’il y ait de bons plateaux repas. Si le problème est important, vous pouvez évidemment envisager un séminaire très agréable dans un bel endroit en province ou même à l’étranger. Plus c’est cher et moins il faudra évidemment que vous partiez nombreux pour qu’on ne vous accuse pas de dilapider les deniers de la boite. Mais comme les gens sont invités, ils seront beaucoup moins critiques, ce qui est le but du jeu non ? Alors n’hésitez pas. En tout cas si c’est une réunion, il faudra dire qu’elle a été “studieuse”. Mais si c’est un séminaire, vous pourrez atténuer le caractère studieux et ajouter que ça a surtout été une occasion de se rencontrer, de nouer des liens forts entre les intervenants. Même si le projet reste planté, ça ne fait rien, il y aura eu des échanges et “du lien social”. Ils aiment bien ça, le lien social. D’ailleurs le projet c’était quoi au juste ?
Phase 8 : A l’issue de la phase sept, vous rédigerez un RDD (relevé de décision) de ce qui a été acquis lors de la réunion ou du séminaire. Bien sûr, vous auriez pu le faire dès la phase 1 en vous dispensant des phases 2 à 7) mais ne le dites pas parce que ça fait celui qui n’aime pas le dialogue participatif le débat collaboratif ou le forum interactif… Et ne dites pas non plus aux participants que le relevé de décision vous l’avez évidemment rédigé avant de partir ! Même si tout a déjà été décidé en amont, il faut sacrifier scrupuleusement au rituel des sept phases intermédiaires qui permettent d’enrayer la critique, de remobiliser les gens autour d’objectifs encore plus ambitieux que ceux qu’ils n’avaient déjà pas pu atteindre. Et surtout, surtout, de se donner encore un peu de temps. Donc, par exemple, si votre projet est planté depuis 1 an et que vous ne faites pas de séminaire; on vous dira qu’il faut carrément abandonner un truc qui est planté depuis aussi longtemps. Mais si, lors du séminaire, vous annoncez que c’est redéployé sur les six prochains mois autour d’objectifs plus ambitieux et avec une formidable équipe qui va faire jouer de nouvelles synergies ou partenariats, et peut-être même dans une démarche résolument collaborative, alors là vous avez bien gagné 6 mois ! Cool hein ! Vous voyez comme ça fait du bien d’être positif !

—Bon, j’espère que vous aurez compris que ces différentes techniques n’ont évidemment pas pour but de faire avancer les projets (qui resteront plantés ou avanceront très lentement ou de façon tordue). Elles ont été élaborées uniquement comme des armes de défense destinées à désamorcer la critique et à éviter à tout prix que ceux qui ont mal conçu, mal organisé ou mal conduit tel ou tel projet puissent être critiqués. Ce qui revient à dire que la destruction de ces techniques de dissimulation constitue, pour moi, un PREALABLE à tout renouveau dans la gestion des projets : tant qu’on niera l’évidence et qu’on ne réhabilitera pas la critique, on s’interdira de regarder les choses en face, de voir ce qui va mal, d’identifier les erreurs commises, de corriger les fautes et de repartir sur sur des bases saines. Ces techniques absurdes de détournement font perdre un temps précieux et c’est pour ça que j’enrage et que je perds mon temps à écrire ce Mode d’emploi qui ne servira d’ailleurs à rien tant le système est bien verrouillé.

Ah mais j’allais oublier la phase 9 !

Phase 9 : Pendant 1 an ils auront donc réussi (grâce aux techniques 1 à 8) à pulvériser vos critiques : vous aurez été découragé, écarté, exclu, rejeté, banni et le projet aura été planté pendant un an. Mais au bout d’un an, ils finissent tout de même par reprendre (quelques unes de) vos idées. Mais ils les présenteront évidemment comme venant s’inscrire naturellement dans la continuité du processus qu’ils avaient eux-même initié. (vous vous rappelez le “processus” ? Eh bien c’est là qu’il intervient au finish : ils incluent vos propositions dans  leur processus et hop, ils ont gagné : ce sont eux qui sont à l’origine du redémarrage (oups pardon, du redéploiement). Mais ce qu’ils oublient c’est qu’entre-temps les choses ont changées et qu’aujourd’hui, vous proposeriez des solutions différentes que celles que vous proposiez à l’époque où ils refusaient de vous écouter. Mais, là encore, il ne faut surtout pas les critiquer (relire phases 1 à 8). Et vous savez pourquoi il ne faut pas les critiquer, même à cette étape 9 ? Eh bien parce qu’ils vous disent : “Mais tu dois être content Eric, tu vois bien, on a repris certaines de tes idées”.

[Arrrgghhh]

Autres aspects de la vie au bureau…

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Vivent les séminaires !
Retour de séminaire en chien de berger
Les grands sauts qu’on fait au bureau !
Les hommes politiques ne supportent pas la moindre critique !
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ceux qui bougent le piano et ceux qui bougent le tabouret
Va falloir supprimer les courses de relais
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Le fer à repasser au bureau
Les coquelicots et les bleuets
Ubu ou le sapeur camembert

One response to “Mode d’emploi pour désamorcer les critiques

  1. aya

    merci :-))))))
    je comprend mieux les discours de nos politiques et …..les résultats qui en découlent :-(

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