L’histoire des deux petites souris

À propos de ce que je fais pour ma mère qui souffre de la maladie d’Alzheimer, je pense souvent à l’histoire de deux souris qui tombent dans une bouteille de lait.
• La première se décourage assez rapidement car on lui répète inlassablement qu’il n’y a pas d’issue, qu’il est inutile de lutter et qu’il faut donc abandonner le combat. Bref, se débarrasser du fardeau. Sinon c’est couler et se noyer.
• La seconde, au contraire, décide de lutter jusqu’au bout. Elle n’est pas stupide et voit bien qu’il n’y a pas de solution et que son combat est perdu d’avance. Mais elle décide de se battre : elle continue à nager toute la nuit et, au matin, la crème s’est transformée en beurre et elle arrive à sortir du pot. Elle est sauvée….

La morale de l’histoire ? Les amis — qui évidemment “ne me veulent que du bien” (et se soucient de mon “bien-être”) — me disent que je suis dans le cas de la première souris : que je m’obstine alors que je au bord de l’épuisement, que je ne tiendrai pas, que c’est trop lourd à porter, trop difficile, que je vais craquer, que c’est vain et que tout cela ne se traduira finalement que pas deux morts au lieu d’une (celle de ma mère et la mienne)…

C’est marrant, je pense très exactement le contraire. D’abord je ne suis pas complètement idiot et je sais bien que je me suis mis volontairement dans une situation assez inextricable. Ensuite parce que je me suis mis dans la tête de porter ma mère sur “l’autre rive”.
Enfin parce que je me considère plutôt comme la deuxième petite souris : celle qui, malgré les immenses difficultés d’alzheimer (et je vous assure que ce n’est pas de la tarte) ne se décourage pas. Elle ne voit pas de solution mais elle a décidé de lutter jusqu’au bout (crise cardiaque ?) et de nager jusqu’à ce que la crème se soit transformée en beurre. Pour précisément atténuer la chute de sa mère ; et pouvoir sortir du pot après avoir réussi son coup (si on peut dire). On peut aussi voir les choses comme ça non ? La petite souris qui se bat jusqu’à l’aube, agitant ses pattes comme une malade pour précisément faire durcir le beurre qui servira d’édredon pour atténuer la chute… Mais bon, comme j’agite mes pattes dans le beurre depuis déjà plus de 4 ans sans grand succès, je dois évidemment avoir tout faux, forcément. Ils me disent qu’il faut “placer” maman dans une maison (c’est le verbe qu’ils utilisent et que je refuse d’utiliser) et ils trouvent ça bien. Mais si c’est moi qui m’en occupe, ce n’est pas bien. Allez comprendre. Peut-être j’appartiens à un vieux monde rural qui n’existe plus : celui où on gardait les vieux à la maison, avec nous, près du feu… Où on ne les jetait pas dehors dans le froid parce qu’ils sont devenus une charge et une plaie pour notre “bien-être”. Peut-être c’est tout simplement ça : je suis vieux et appartiens à un monde totalement révolu. Ou alors j’ai trop lu les lettres de Camille Claudel qui m’ont, à l’époque, littéralement glacé l’âme. Tout comme le cri d’Antonin Artaud…

Autres bouts d’Alzheimer (mais tout ce blog est sur Alzheimer en fait)

“J’aurais tellement aimé t’aider tu sais” !
Mes semaines avec Alzheimer c’est ça
Je deviens traducteur ce ce qui n’a pas été dit
Le silence lorsque les mots ont disparu
les plaisirs de la conversation
Le chat d’estelle
Alzheimer peint tout en noir
Mon cerveau ou Dresde après le bombardement : pareil
Les journées avec Alzheimer
A propos d’aide en cas de nécessité…
L’histoire de deux petite souris…
Dans les pattes du destin…

3 responses to “L’histoire des deux petites souris

  1. reinedespommes

    La crème tourne plus vite en beurre… Personne ne dit que tu as tout faux. Tu es admirable de dévouement, au contraire. Certains te disent “placer” car le terme est couramment employé (comme celui de “tomber” enceinte, qui m’énerve au plus au point) ; ils pensent : “confier” car en effet on ne place pas une personne, mais un objet. Et ce n’est pas jeter dans le froid, c’est soulager une personne pour la confier à des gens dont c’est le métier, mais encore une fois, je te comprends.
    Je voulais juste tempérer ces propos que tu évoques.
    Ou ou ou … ou alors tu aimes ta Maman ! mais ça, c’est difficile à concevoir peut être dans un monde d’égoïstes… Ne regarde pas ceux qui voient mal, regarde ceux qui voient bien, s’ils existent.
    La vie de l’un n’est pas la vie d’autre et surtout pas la tienne.

  2. Bonjour switchie,

    J’ai l’impression de faire partie de vos “amis qui vous veulent du bien” ceux qui parlent de petite souris… Je suis surpris en lisant ce billet, car je crois qu’il parle d’une discussion sur mon site, mais je ne reconnais pas du tout la seconde moitié du texte, là ou certains disent que vous devriez “placer” votre mère. La discussion originale était axée sur le bien-être et la priorité qu’il devrait prendre dans notre vie et comment utiliser nos choix pour cela.
    Votre situation a été évoquée et vos choix et leur impact sur votre bien-être commentés (plus ou moins judicieusement).
    Il a été évoqué un changement dans la manière de penser qui vous permettrait peut-être d’aller vers de nouveaux choix qui ne vous sont pas accessible aujourd’hui en supposant que cela aurait un effet bénéfique sur votre bien-être.
    Par contre à aucun endroit dans ce fil il n’a été dit ce que vous devriez choisir, je ne l’aurai pas accepté car cela aurait été irrespectueux.
    J’ai rappelé à plusieurs reprises que votre choix devait être respecté et il me semble que personne n’a franchi cette limite. Notamment je ne trouve aucune trace du verbe “placer” dans cette discussion.
    Ne s’agirait-il pas d’un amalgame ?
    Par contre, si, à mon insu, suite à la lecture de cette discussion, des personnes sont venue vous dire ce genre de choses, croyez que je le déplore car, je le rappelle, le but de cette discussion n’était en aucun cas de vous faire une leçon de morale ou de vous exposer à une quelconque forme de jugement.
    Je vous présente donc mes excuses pour les désagréments causés par notre discussion, et je vous assure que je ferai en sorte que de tels dérapages ne se reproduisent plus sur mon site.
    Avec mon chaleureux respect,
    Patrick
    ——–
    Switchie2 : Patrick, je vous répond directement par mail, ce sera plus simple. Mais pour les autres : non il ne s’agit pas d’un amalgame. Mon post n’avait en aucun cas pour objectif d’être la transcription exhaustive ou le compte-rendu exact et notarié de ce qui avait pu se dire (de façon très équilibrée et respectueuse) sur votre propre blog. Blog auquel je ne faisais volontairement pas allusion pour précisément ne pas avoir à copier-coller des dizaines et des dizaines de citations. J’ai aimé l’histoire des deux petites souris, j’ai emprunté des arguments aux uns et aux autres (qui sont d’ailleurs les arguments de nombreux autres de mes amis) et j’ai rédigé un post qui n’engageait que moi. Si j’avais voulu vous citer et si je ne l’avais pas fait de façon juste et équilibrée, cela aurait en effet été désobligeant à votre égard. Mais je n’ai pas souhaité le faire. Et il n’y a donc pas “d’amalgame”. Et, évidemment, le “placement dans une maison” n’est pas de vous mais d’autres amis qui me veulent également du bien. Avec mon très chaleureux respect et mes félicitations pour votre beau site qui fait honneur aux blogs par le haut niveau de sa réflexion et de sa courtoisie.

  3. Je vous remercie d’avoir levé l’ambiguïté que je ressentais à la lecture de votre billet.
    J’en profite pour vous remercier de partager avec nous votre goût pour la culture, c’est un régal de découvrir tout ceci à travers vos yeux.
    Cordialement,
    Patrick

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: