Barthes, Journal de deuil

Journal de deuil
26 octobre 1977 – 21 juin 1978
(extraits)

27 octobre

Irritation. Non, le deuil (la dépression) est bien autre chose qu’une maladie. De quoi voudrait-on que je guérisse ? Pour trouver quel état ? quelle vie ? (…)

27 octobre
Pour la première fois depuis deux jours, idée acceptable de ma propre mort.

29 octobre
Les désirs que j’ai eus avant sa mort (pendant sa maladie) ne peuvent plus maintenant s’accomplir, car cela signifierait que c’est sa mort qui me permet de les accomplir – que sa mort pourrait être en un sens libératrice à l’égard de mes désirs. Mais sa mort m’a changé, je ne désire plus ce que je désirais. Il faut atendre – à supposer que cela se produise – qu’un désir nouveau se forme, un désir d’après sa mort

31 octobre
Une part de moi veille dans le désespoir ; et simultanément une autre s’agite à ranger mentalement mes affaires les plus futiles. Je ressens cela comme une maladie.

4 novembre
Ce jour, vers 17 heures, tout est à peu près classé ; la solitude définitive est là, mate, n’ayant désormais d’autre terme que ma propre mort.
(…)

5 novembre
Après-midi triste. Brève course. Chez le pâtissier (futilité) j’achète un financier. Servant une cliente, la petite serveuse dit Voilà. C’était le mot que je disais en apportant quelque chose à maman quand je la soignais. Une fois, vers la fin, à demi inconsciente, elle répéta en écho Voilà (Je suis là, mot que nous nous sommes dit l’un à l’autre toute la vie). Ce mot de la serveuse me fait venir les larmes aux yeux. Je pleure longtemps (rentré dans l’appartement insonore).
Ainsi puis-je cerner mon deuil.
Il n’est pas directement dans la solitude, l’empirique, etc ; j’ai là une sorte d’aise, de maîtrise qui doit faire croire aux gens que j’ai moins de peine qu’ils n’auraient pensé. Il est là où se redéchire la relation d’amour, le “nous nous aimions”. Point le plus brûlant au point le plus abstrait.

10 novembre
On souhaite du “courage”. Mais le temps du courage, c’est celui où elle était malade, où je la soignais en voyant ses souffrances, ses tristesses et où il fallait me cacher de pleurer. A chaque instant il fallait assumer une décision, un figure, et c’est cela le courage. – Maintenant, courage voudrait dire vouloir-vivre et on n’en a que trop.

11 novembre
Solitude = n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir téléphoner (dire) : voilà, je suis rentré.

23 novembre
(…) je ne puis plus me réfugier en pensée nulle part : ni à Paris, ni en voyage. Je n’ai plus de refuge.

30 novembre
Ne pas dire Deuil . C’est trop psychanalitique. je ne suis pas en deuil. J’ai du chagrin.

11 décembre
Au coeur le plus noir de ce dimanche matin silencieux :
Maintenant monte peu à peu en moi le thème sérieux (désespéré) : désormais quel sens pour ma vie ?

22 janvier 1978
Je n’ai pas envie mais besoin de solitude.

12 février 1978
Neige, beaucoup de neige sur Paris ; c’est étrange.
Je me dis et j’en souffre : elle ne sera jamais plus là pour le voir, pour que je le lui raconte.

6 mars 1978
Mon manteau est si triste que l’écharpe noire ou grise que je mettais toujours, il me semble que mam. ne l’aurait pas supportée et j’entends sa voix me disant de mettre un peu de couleur.
Pour la première fois, donc, je prends une écharpe de couleur (écossaise).

20 mars 1978
On dit (me dit Mme Panzera) : le Temps apaise le deuil – Non, le Temps ne fait rien passer ; il fait passer seulement l’émotivité du deuil.

24 mars 1978
Le chagrin, comme une pierre…
(à mon cou,
au fond de moi)

2 avril 1978
Qu’ai-je à perdre maintenant que j’ai perdu la Raison de ma vie – la Raison d’avoir peur pour quelqu’un.

6 mai 1978
Aujourd’hui – déjà de mauvaise humeur – moment, vers la fin de l’après-midi, de tristesse affreuse. Un très bel air de basse de Haendel (Semele, 3e acte) me fait pleurer. Je pense au mot de mam. (“Mon R, mon R”).

9 juin 1978
Par amour, FW est ravagé, souffre, reste prostré, recquis, absent à tout, etc. Cependant il n’a perdu personne, l’être qu’il aime vit, etc. Et moi, à côté de lui, moi qui l’écoute, j’ai l’air calme, attentif, présent, comme si quelque chose d’infiniment plus grave ne m’était pas arrivé.

9 juin 1978
(Deuil)
Non Continu, mais Immobile

12 juin 1978
Crise de chagrin. Je pleure.

13 juin 1978
Non pas de supprimer le deuil (le chagrin) (idée stupide du temps qui abolira) mais le changer, le transformer, le faire passer d’un état statique (stase, engorgement, récurrences répétitives de l’identique) à un état fluide.

16 juiin 1978
Parlant à Cl. M. de l’angoisse que j’ai à voir les photos de maman, à envisager un travail à partir de ces photos : elle me dit : c’est peut-être prématuré.
Quoi, toujours la même doxa (la mieux intentionnée du monde) : le deuil va mûrir (c’est à dire que le temps le fera tomber comme un fruit, ou éclater comme un furoncle).
Mais pour moi, le deuil est immobile, non soumis à un processus : rien n’est prématuré à son égard (ainsi ai-je rangé l’appartement, dès le retour d’Urt : on aurait pu dire aussi : c’est prématuré).

24 juin 1978
Au deuil intériorisé, il n’y a guère de signes. C’est l’accomplissement de l’intériorité absolue. Toutes les sociétés sages, cependant, ont prescrit et codifié l’extériorisation du deuil. Malaise de la nôtre en ce qu’elle nie le deuil.

6 juillet 1978 – Painter II, p.405
Automne 1921
Proust manque mourir (prend trop de véronal).
– Céleste : “Nous nous retrouverons tous dans la Vallée de Josaphat
– Ah ! croyez-vous vraiment qu’on doive se retrouver ? Si j’étais sûr, moi, de retrouver Maman, je mourrais tout de suite”.

24 juillet 1978
(…) Dans tout voyage, finalement, ce cri – chaque fois que je pense à elle : je veux revenir! (je veux rentrer!) )- bien que je sache qu’elle n’est pas là pour m’attendre.
(…)

31 juillet 1978
Je ne souhaite rien d’autre que d’habiter mon chagrin.

1er août 1978
Déception de divers lieux de voyages. Ne suis bien nulle part. Très vite, ce cri : Je veux rentrer ! (mais où ? puisqu’elle n’est plus nulle part, qui était là où je pouvais rentrer). Je cherche ma place. (…)

3 août 1978
Parfois (comme hier dans la cour de la Bibliothèque nationale), comme dire cette pensée fugitive, comme un éclair, que mam. n’est plus là à jamais; une sorte d’aile noire (du définitif) passe sur moi et me coupe le souffle ; une douleur si aiguë qu’on dirait que pour survivre je dérive aussitôt vers autre chose.

18 août 1978
Pourquoi est ce que je ne supporte plus de voyager ? Pourquoi est ce que je veux tout le temps, comme un gosse perdu, “rentrer chez moi” – où pourtant mam. n’est plus là ?
Continuer à “parler” avec mam. (la parole partagée étant la présence) ne se fait pas en discours intérieur (je n’ai jamais “parlé” avec elle), mais en mode de vie : j’essaye de continuer à vivre quotidiennement selon ses valeurs : retrouver un peu la nourriture qu’elle faisait en la faisant moi-même, maintenir son ordre ménager, celle alliance de l’éthique et de l’esthétique qui était sa manière incomparable de vivre, de faire le quotidien. Or cette “personnalité” de l’empirique ménager n’est pas possible en voyage – n’est possible que chez moi. Voyager, c’est me séparer d’elle – plus encore maintenant qu’elle n’est plus là – qu’elle n’est plus que le plus intime du quotidien.

18 août 1978
L’endroit de la chambre où elle a été malade, où elle est morte et où j’habite maintenant, le mur contre lequel la tête de son lit s’appuyait j’y ai lmis une icône – non par foi – et j’y mets toujours des fleurs sur une table; J’en viens à ne plus vouloir voyager pour que je puisse être là, pour que les fleurs n’y soient jamais fanées.

3 octobre 1978
(Comme) c’est long, sans elle.

6 octobre 1978
(…)
PEUR : toujours affirmée – et écrite – comme centale chez moi. Avant la mort de mam., cette Peur : peur de la perdre.
Et maintenant que je l’ai perdue ?
J’ai toujours PEUR, et peut-être plus encore, car, paradoxalement encore plus fragile (d’où mon acharnement à la retraite , c’est à dire à joindre un lieu intégralement à l’abri de la Peur).
– Peur, donc, de quoi, maintenant ? – De mourir moi-même ? Oui, sans doute – Mais, semble-t-il, moins – je le sens – car, mourir, c’est ce qu’a fait mam. (fantôme bienfaisant du : la rejoindre)
– Donc, en fait : tel le psychotique de Winnicott, j’ai peur d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Je la recommence sans cesse en moi-même sous mille substituts.
(…) +

22 novembre 1978
(…)
Toute “mondanité” renforce la vanité du monde où elle n’est plus.
J’ai sans cesse “le coeur gros”

23 décembre 1978
(…) elle n’est plus là pour me protéger (…)

15 septembre 1978
Il y a des matinées si tristes…

15 avril 1977
(…) Comme elle aurait souffert si elle m’avait perdu. (…)

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