Hannah Arendt et la radicalité du mal

HannahArendt_1_chapignon02
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Le film de Margarethe Von Trotta sur Arendt est un… film. Or la pensée de Hannah Arendt est tellement riche qu’il aurait évidemment mérité un documentaire et pas un “film”. Mais bon, c’est la mode aujourd’hui : on montre le dérisoire (Arendt tape à la machine, Arendt fume beaucoup…) mais on laisse dans l’ombre l’ampleur et la profondeur des considérations intellectuelles et morales (de Hannah Arendt, de Hans Jonas, de Heidegger etc) qui ne pourraient être déployées que dans un grand documentaire intelligent et… documenté justement …

Mais bon, ce que je trouve le plus intéressant dans toute cette polémique déchaînée contre Arendt à l’occasion du procès Eichmann c’est la notion de radicalité du Mal. Beaucoup de gens pensent en effet que “radicalité” du Mal ça veut dire Mal monstrueux, ultime, terminal… Comme le monstrueux Eichmann ou les pathologiques nazis dont il suffirait, à l’occasion d’un procès et pour s’en débarrasser une fois pour toute, d’arracher les racines démoniaques… Or, comme Arendt le dit elle-même, ce n’est absolument pas ça :

“J’ai changé d’avis, dit-elle, et je ne parle plus de mal radical. A l’heure actuelle, effectivement, je pense que le Mal n’est jamais radical , qu’il est seulement extrême et qu’il ne possède ni profondeur, ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. Seul le Bien est profond et radical”.

Quand Arendt parle de radicalité du mal elle utilise donc le terme de façon littérale en faisant référence non à un degré du Mal mais à la nature de ses racines. C’est ce qu’elle explique à Gershom Sholem quand elle lui dit que le Mal le plus absolu n’a pas de racines, que c’est un phénomèque qui peut couvrir la terre comme un champignon qui se propage et n’a pas de racines.

C’est en cela que c’est plus dangereux qu’un Mal radical dont on pourrait extirper les racines… Et c’est tellement plus simple de le croire pour se donner bonne conscience !

C’est cette question morale – la plus essentielle de notre temps – que ce film aurait donc du expliquer et décortiquer (plus que de monter qu’Arendt fume et tape à la machine). Car c’est cela qui est fondamental : dire qu’il y a une banalité du mal ce n’est pas seulement retirer aux gens l’admiration qu’ils ont pour les grands malfaiteurs (Richard III ou Hitler)… C’est surtout détruire la légende d’une force démoniaque qu’on pourrait extirper comme on arracherait des racines.

Mais on ne le comprend que si on pige que le Mal n’est précisément pas …“radical” et que c’est pour cela qu’il dévaste le monde : en se propageant comme un champignon à la surface de la terre … Compliqué ? Oui ! Et c’est pour ça qu’il ne fallait pas faire un film mais un sublime documentaire. Et y envoyer les enfants des écoles…

Ça ce sont des racines :
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