Calaïsche à la choute, 10 francs.

hugo_cailacheAlaChoute

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Je viens de comprendre pourquoi j’allais carrément tout débrancher : la radio, les discours des ministres, les commentaires des journalistes… C’est parce que je ne comprends plus rien à leur jargon, à leur charabia, à leur langue de bois, à leur novlangue incompréhensible qui cherche en permanence à me faire prendre des vessies pour des lanternes.

C’est très curieusement Victor Hugo qui vient de m’ouvrir les yeux, ou plutôt les oreilles. Voici son récit sur la calaïsche à la choute dans Rhin II :

“J’avais grand’faim, il était tard; j’ai commencé par dîner. Un dîner francais, servi par un garçon français, avec une carte en français. Quelques originalités, sans doute involontaires, se mêlaient, non sans grâce, à l’orthographe de cette carte. Comme mes yeux erraient parmi ces riches fantaisies du rédacteur local, cherchant à completer mon dîner, au-dessous de ces trois lignes :

– Haumelelte au chantpinnions,
– Biffetèque au craisson,
– Hépole d’agnot au laidgume,

je suis tombé sur ceci :

– Calaïsche à la choute, 10 francs.

Pardieu ! me suis-je dit, voilà un mets du pays ; calaïsche
à la choute. Il faut que j’en goûte. Dix francs ! cela doit être quelque raffinement propre à la cuisine de Schaffhouse. J’appelle le garçon.

– Monsieur, une calaïsche à la choute.

Ici le dialogue s’engage en français. Je vous ai dit que le garçon parlait français.

Vort pien, monsir. Temain matin.

– Non, dis-je, tout de suite.

Mais, monsir, il est pien tard.

– Qu’est-ce que cela fait?

Mais il sera nuit tans eine hère.

– Eh bien?

Mais monsir ne bourra bas foir.

– Voir! Voir quoi? Je ne demande pas a voir.

Che ne gombrends bas monsir.

– Ah ça! c’est donc bien beau à regarder, votre calaïsche à la choute?

Vort peau, monsir, atmiraple, manifigue !

– Eh bien, vous m’allumerez quatre chandelles tout autour.

Guadre jantelles! Monsir choue. (Lisez : Monsieur joue.) Che ne gombrends bas.

– Pardieu ! ai-je repris avec quelque impatience, je me comprends bien, moi ; j’ai faim, je veux manger.

Mancher gouoi?

– Manger votre calaïsche.

Notre calaïsche?

– Votre choute.

Notre choute! mancher notre choute ! Monsir choue. Mancher la choute ti Rhin?

Ici je suis parti d’un éclat de rire. Le pauvre diable de garçon ne comprenait plus, et moi, je venais de comprendre. J’avais été le jouet d’une hallucination produite sur mon cerveau par l’orthographe éblouissante de l’aubergiste.

Calaïsche à la choute signifiait calèche à la chute.

En d’autres termes, après vous avoir offert à dîner, la carte vous offrait complaisamment une calèche pour aller voir la chute du Rhin à Laufen, moyennant dix francs.

Me voyant rire, le garçon m’a pris pour un fou, et s’en est allé en grommelant : Mancher la choute ! églairer la choute di Rhin afec guadre jantelles ! Ce monsir choue.

J’ai retenu pour demain matin une calaïsche à la choute”.


Et moi j’ai retenu de ne plus écouter le charabia des ministres.
Je ne veux plus les entendre me parler de Calaïsche à la choute !

Image : Chute du Rhin – Vue de Schaffhausen – Schaffhouse (Suisse)

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