Les fauvette se croient enfin arrivées, mettent leur tête sous l’aile et s’endorment paisiblement

fauvette_tete_noire
© Helisud
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Je trouve ce texte totalement passionnant. Et l’intelligence des fauvettes stupéfiante :

(…) L’ingéniosité, la patience (et la gaité) de Franz Sauer et de sa femme me ravissent. Acharnés à comprendre comment les fauvettes à tête noire, qui voyagent individuellement de nuit, peuvent chaque année franchir sans presque aucune erreur de cap des milliers de kilomètres, du nord, de l’ouest et du centre de l’Europe aux sources du Nil, les Sauer partent d’une hypothèse qui fit se récrier beaucoup de leurs collègues : les fauvettes se dirigent en lisant la carte du ciel. Cela supposerait que les fauvettes peuvent avoir l’heure exacte, savent reconnaître les constellations dans le ciel et, selon la date et l’heure, déduire de la configuration des étoiles la direction sud-est.

Pour vérifier leur hypothèse, les Sauer inventent un perchoir circulaire sur lequel, quand l’instinct migrateur agite les fauvettes, celles-ci prendront (même encagées) la position de départ qui, si elles étaient libres, les conduirait vers le sud-est. Ce perchoir circulaire, ils le placent dans un planétarium que met à leur disposition l’École de navigation maritime de Brême.

Pendant des mois et des mois, manœuvrant le planétarium pour mettre leurs oiseaux dans toutes les situations possibles, couchés immobiles pendant de long mois sur le sol pour observer les fauvettes sans les troubler, pendant que leur planétarium “construit” le ciel de Brême, de Prague, de Budapest, d’Instambul, de Chypre, les Sauer vérifient que chaque fois les oiseaux prennent sur leur perchoir circulaire la position de départ vers le sud-est.

Si les Sauer font une contre-expérience (intellectuellement cruelle) en inventant un ciel qui ne peut exister nulle part, les fauvettes sont désemparées, battent des ailes sans savoir quelle position choisir. C’est ce que Franz Sauer appelle “leur compliquer un peu la vie”. Si au contraire, les Sauer inscrivent dans le pseudo-ciel du planétarium la configuration des étoiles au-dessus du Nil, les fauvette se croient enfin arrivées, mettent leur tête sous leur aile et s’endorment paisiblement.

Ces expériences ne vont pas sans crises affectives entre les fauvettes et le couple d’ornithologues : les oiseaux semblent comprendre qu’on les dupe et les “tourne en bourriques”. Ils boudent Sauer quand celui-ci s’est trop fait voir pendant le “travail”. Ils refusent de picorer dans sa main, sont fâchés. De leur côté les Sauer perdent le sommeil, sont moulus par les positions inconfortables que leur impose la guette épuisés par les calculs astronomiques nécessaires au programme de manœuvre du planétarium, les yeux fatigués de prendre des notes à la faible lueur des étoiles artificielles.

Mais vient le jour où, après des années d’observation, d’épreuves, de contre-épreuves, la démonstration est sans faille : les fauvettes lisent l’atlas du ciel avec plus de précision que la plupart des humains, et leur “cervelle d’oiseau” est aussi celle d’un savant astronome.

Et quand, l’été, j’ai mis des miettes sur le blacon de mon bureau et que de ma table je vois s’y poser une sœur des élèves des Sauer (qui d’ailleurs préfèrent de beaucoup les insectes au pain), je me dis qu’il y a plus de choses dans une cervelle d’oiseau que la philosophie parfois voudrait nous le faire croire.

Claude Roy, 4 octobre 1978 – Permis de Séjour

La migration des cigognes aussi c’est pas mal

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