La Chanson de Roland : le glissement de l’Histoire vers la légende et de la défaite vers l’épopée

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Quand j’étais petit, on me racontait l’histoire de la bravoure du neveu de Charlemagne surpris par les Sarrasins à Roncevaux dans un défilé lugubre des Pyrénées. Il y avait Roland à l’arrière-garde refusant d’appeler Charlemagne à l’aide en sonnant de son olifant d’ivoire ; la trahison de Ganelon ; Roland ne parvenant pas à briser son épée Durandal ; Roland sonnant finalement de son cor mais si fort que ses veines éclatent… Charlemagne qui entend l’appel trop tard et revient venger son neveu ; les Sarrasins décimés, le traître Ganelon mis à mort ; la fiancée de Roland, la belle Aude, qui meurt de chagrin en apprenant la fin du paladin.

Voilà ce qu’on me racontait dans mes livres d’histoire avec des gravures édifiantes montrant Roland soufflant dans son olifant… Et cet après midi, j’écoutais en podcast le grand médiéviste Michel Zink revenir sur les origines de cette Chanson de Roland (dans le cadre de son cours au Collège de France intitulé “Quel est le nom du poète?”).

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Michel Zink part du manuscrit d’Oxford, reconnu généralement comme la meilleure version. Il a été composé vers 1125-30, soit plus de 3 siècles après la bataille de Roncevaux du 15 août 778. Zink montre comment le récit historique s’établit très progressivement : les Annales de Charlemagne évoquant à peine cet épisode présenté comme une simple escarmouche autour des bagages de son armée que des bandits basques tentaient de voler. Le nom de Roland lui-même n’apparait que dans des récits beaucoup plus tardifs et paraissant même avoir été ajouté postérieurement. Ce sont finalement des sources arabes plus tardives encore qui révèlent que la bataille fut plus importante que ne l’avouent les sources franques et avait pour objectif de libérer un important chef Sarazin, l’émir Omeyyade de Cordoue, Suleiman Ben al Arabi… Donc des événements historiques très éloignés de l’épopée qu’on m’a racontée quand j’étais petit et qui fait la légende de la Chanson de Roland !

Vous pouvez écouter Michel Zink ici “Quel est le nom du poète” ? 13 février 2013 (sauter directement à 22 minutes). Voici ce qu’il dit :

“Extrêmement populaire dès les premières années du XIIe siècle, la Chanson de Roland a été composée vers 1100 mais la bataille de Roncevaux qu’elle relate s’est déroulée le 15 août 778. La question est donc : que s’est-il passé pendant ces 3 siècles ? Qu’y a-t-il entre la bataille et le poème ? Que sait-on d’ailleurs de cette bataille ?

Pour cette année 778, les Annales royales mentionnent effectivement une expédition de Charlemagne en Espagne à la demande de l’émir de Saragosse. Les annales royales ne soufflent mot de la moindre défaite. Mais, environ 20 ans plus tard, donc encore du vivant de Charlemagne, elles font l’objet d’une seconde rédaction dans laquelle est ajouté qu’au retour d’Espagne, beaucoup de Francs sont tués dans une ambuscade tendue dans les Pyrénées par les Basques pilleurs de bagages. Rien de plus n’est dit et aucune victime n’est nommée. Là on est vers 798-800, mais trente ans plus tard, vers 830, Eginhard écrit sa Vie de Charlemagne où il raconte qu’au retour de son expédition victorieuse, en franchissant les Pyrénées, Charlemagne dut éprouver la perfidie des Basques et que, dans cette bataille, furent tués le sénéchal Eggihard, Anselme conte du Palais et Roland, duc de la Marche de Bretagne, parmi beaucoup d’autres. Et puis, encore 10 ans plus tard, vers 840, une Vie de l’Empereur Louis (le Pieux) dit : “ceux qui marchaient à l’arrière-garde de l’armée furent massacrés dans la montagne. Comme leurs noms sont bien connus, je me dispense de les redire”…

Généralement, au fur et à mesure que le temps passe, l’événement a tendance à s’effacer des mémoires. Or, dans cet épisode de Roncevaux, on en parle au contraire de plus en plus. D’abord on n’en parle pas du tout. Et plus le temps passe, plus on le mentionne avec une insistance croissante. D’abord en passant, ensuite en disant qu’il y a eu beaucoup de morts sans les mentionner, et après on dit que les noms sont tellement connus qu’il est même inutile de les mentionner !

Au milieu du IXe siècle, tout le mode sait qu’il y a eut une grande bataille à Roncevaux, et tout le monde sait qui y est mort. Eginhard nomme bien Roland, mais il le nomme en dernier — après Eggihard et Anselme ; donc, à ses yeux Roland est le moins considérable des trois morts illustres. C’est d’autre part le seul dont nous ne savons rien : Eggihard et Anselme nous sont bien connus, mais Roland, nous ne le connaissons pas du tout. Et en plus sa mention n’est pas dans tous les manuscrits. On a aussi une liste des “fidèles Palatins” — c’est à dire l’entourage immédiat de Charlemagne — mais Roland semble y avoir été ajouté. Enfin, tous ces témoignages s’accordent à voir dans l’embuscade une embuscade des Basques et non pas des Sarazins.

Si on revient au poème, la Chanson de Roland confirme la célébrité croisante de la bataille de Roncevaux. On n’en parle pas, puis on en parle un peu plus, puis on en parle beaucoup et à la fin — trois siècles après — on y consacre tout un poème. La Chanson prendrait donc des libertés avec l’histoire en accordant à Roland une importance qu’il n’aurait jamais eue, à supposer qu’il ait même véritablement existé, et substituerait les Sarazins aux Basques…

Si on se tourne maintenant vers les historiens arabes pour voir ce qu’ils disent de l’événement, on trouve une version très différente. Selon un chroniqueur du XIIIe siècle, Ibn al-Athir, Charlemagne serait venu en Espagne à la demande du Gouverneur de Saragosse qui s’était révolté contre l’émir Omeyyade de Cordoue Suleiman Ben al Arabi. Charlemagne pensait profiter de cette dissension pour occuper Saragosse et faire de son gouverneur son vassal, mais le temps qu’il arrive, il y aurait eu réconciliation entre le gouverneur et le calife et Charlemagne trouve les portes de la ville fermées.

D’après Ibn al-Athir, Charlemagne aurait néanmoins réussi à s’emparer de l’émir Omeyyade de Cordoue Suleiman Ben al Arabi, et serait reparti vers la France en l’emmenant prisonnier. Mais — et c’est là que l’histoire diverge — lors du passage du col à Roncevaux, les fils de Ben al Arabi, sans doute appuyés par les basques, auraient attaqué les Francs et délivré leur père. Donc la bataille de Roncevaux n’aurait pas été un simple accrochage avec des montagnards basques ayant pour seule ambition de piller les baggages mais un combat contre les Sarazins, et donc pour Charlemagne un revers assez important.

Divers recoupements rendent cette version plausible. D’abord elle s’accorde avec certains détails des Annales qui mentionnent la capture de Suleiman Ben al Arabi, mais ne parlent plus du tout de lui ensuite — alors qu’un tel otage aurait consitué un atout important dans les mains de Charlemagne. Si ce dernier ne joue plus de cet atout, c’est vraissemblablement qu’il ne l’a plus entre les mains. D’autre part, si cette version est proche de la vérité, on comprend alors très bien cette popularité croissante de l’histoire. Les Annales officielles, écrites à chaud l’année même, n’en disent rien parce que c’est une défaite et qu’on essayait sur le moment de la passer sous silence. Mais comme c’était une défaite importante, du fait du prestige des morts, elle aura marqué les esprits. Au point qu’au fil des années, il devient impossible de ne pas en parler. Alors elle est mentionnée mais du bout des lèvres, on en minimise l’importance (ce seraient des “basques voleurs de bagages”…), et puis on finit pas lâcher le morceau aux prix d’incohérences qui laissent deviner la vérité.

Par exemple, si vraiment c’était un raid de pillards contre les bagages qui sont à l’arrière-garde, que faisaient alors parmi les bagages le sénéchal Eggihard (équivalent d’une sorte de Premier ministre-Chef d’Etat-major) et Anselme conte du Palais (Commandant de la garde personnelle de Charlemagne) ? Leur place était évidemment auprès de Charlemagne et non avec les bagages. Et s’ils ont trouvé la mort dans cette bataille, c’est que la bataille a engagé toute l’armée ou que l’armée refluait dans de mauvaises conditions. Ce n’est pas une version compatible avec de simples bandits basques voleurs de bagages. Tout cela est évidemment de l’hypothèse, mais s’il y a une part de vrai dans la version Ibn al-Athir, alors cela voudrait dire que la longue mémoire, qui trois siècles après l’événement se fait entendre dans le poème français, aurait raison contre l’histoire officielle, au moins en ce qui concerne la nature de la bataille, parce que le reste serait pure fiction (à commencer par l’existence même de Roland reste une énigme).

Quelle forme a pris cette longue mémoire ? Y a t-il eu des textes enfouis au fond de monastère qu’on aurait retrouvé ? Y a t-il eu une mémoire vivante pendant trois siècles qui à un moment s’incarne dans un poème ?
Joseph Bédier, qui parlait du “silence des siècles”, ne croyait pas à cette mémoire vivante. Est ce qu’on peut trouver la trace d’une légende de Roland antérieure à la Chanson de Roland ?

On a observé depuis longtemps que certains traits de la Chanson de Roland du manuscrit d’Oxford sont trop archaiques pour la fin du XIe siècle. Par exemple, avant la bataille de Roncevaux, lorsque Charlemagne confie l’arrière-garde à Roland, il lui remet solennellement son arc en signe de délégation de commandement. Or à la fin du XIe siècle, l’arc est une arme de chasse ou de fantassin mais n’est plus un insigne de commandement. Au moment de la mort de Roland, la Chanson dit également qu’il y a des signes dans le ciel et qu’il y a une tempète effroyable qui frappe la France entière dans des frontière qui sont celles de la France carolingienne d’après le découpage des petits-fils de Charlemagne : c’est donc la France de Charles le Simple et ce n’est pas la France des premiers capétiens”…

etc — (l’ensemble du cours évoqué ci-dessus est ici Rubrique “Quel est le nom du poète” ? – cours du 13 février 2013 – sauter directement à 22 minutes)

Strictement rien à voir évidemment, mais également une autre “déroute” transformée en “épopée”, celle de Scott

2 responses to “La Chanson de Roland : le glissement de l’Histoire vers la légende et de la défaite vers l’épopée

  1. Benoît Goullin

    Interesting..where is the real true ?

  2. What’s up, always i used to check weblog posts here in the early hours in the dawn, for the reason that i love to learn more and more.

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