Il y a des gens qui n’ont pas de chance dans la vie…

Life_couv

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guillemets_noirs-TNR

“Il arrive qu’un journal illustré, entreouvert il y a des années, laisse en vous des traces aussi profondes qu’un grand livre ou qu’une rencontre mémorable. A l’époque ou Life était l’hebdomadaire américain par excellence, dans un numéro tourné probablement d’une main négligeante (toujours ce qu’on s’attendait à voir : la guerre du Viet-nam ou celle de Corée, mêlée à des vedettes de cinéma, du sport ou de la politique du moment, je tombai sur la dernière page, réservée d’ordinaire à la “photographie de la semaine”, sans référence aux événements d’actualité, élue seulement pour ce que l’image présentait d’exceptionnel, de beau ou de saisissant.

Cette fois, c’était, en pleine page, un instantané de femme vue de dos. Une dame quelconque, un peu épaisse, sans doute située entre la quarantaine et la soixantaine, un manteau de voyage qu’on devinait beige, souliers de ville à talons mi-hauts, petit chapeau sûrement acheté dans un grand magasin, sac volumineux, serré sous le bras avec ce geste possessif qu’oont souvent les femmes un peu mûres, et qui contenait à n’en pas douter le porte-monnaie, quelques billets de banque, l’assurance-santé, le portrait des enfants ou des petits-enfants, peut-être un de ces petits carrés de papier de soie imprégnés de produits chimiques qui donnent à l’Américain en voyage l’impression de s’être lavé les mains. Une rombière amériaine telle qu’on les rencontre, innombrables, dans les magasins de souvenirs et les restaurants convenablement bien côtés.

Celle-ci était debout devant une mer calme ; une vaguelette léchait le sable à quelques mètres de ses bons souliers. Cette photographie prise sans doute au cours d’un petit voyage en Californie, par un mari ou un fils un peu en retrait sur la plage, avait eu les honneurs de la semaine parce que, l’instant qui suivit le déclic, une énorme lame de fond emporta la femme, le chapeau du grand magasin, le manteau, le sac, les papiers d’identité avec les portraits des enfants ou des petits enfants, en fait, toute une vie. Ce qui avait été une forme, une forme reconnaissable, chérie peut-être, ou détestée, ou l’objet pour les siens d’une tranquille indifférence, tricotant ou jouant au bridge, aimant la glace aux framboises, en parfaite santé ou atteinte de varices ou peut-être d’un cancer du sein, et jusqu’aux accessoires et au tout-fait de la société de consommation, s’était d’un seul coup amalgamé à la mer informe. Mrs Smith (si c’était là son nom), ou Jones, ou Hopkins, avait disparu dans le primordial et l’illimité. J’ai repensé plusieurs fois à elle. J’y pense encore. A l’heure qu’il est, je suis peut-être la seule personne sur la terre à me souvenir qu’elle a été”.

guillemets_noirs-TNR

Marguerite Yourcenar, Le tour de la prison, Gallimard.

Je ne sais absolument pas pourquoi j’ai lu et recopié ce petit texte de Yourcenar ; comme si c’était une courte nouvelle tragique… Sans doute à cause du texte de Ernst Jünger que j’avais lu la semaine dernière sur le vieil homme de Hanovre…

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