Hannah Arendt et la radicalité du mal

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Je suis tombé par hasard ce soir sur un article d’Emmanuel Sala sur “Trois femmes d’exception : Arendt, Rand, Thatcher” publié dans Contrepoints. Il y évoque notamment le film de Margarethe von Trotta sur Arendt et la notion de «banalité du mal». Comme ces concepts de “banalité” et de “radicalité” du mal sont généralement très mal compris, je ne crois pas inutile d’y revenir quelques instants.

Le film de Margarethe von Trotta sur Arendt est d’abord un… film… — Or la pensée de Hannah Arendt est tellement riche qu’elle aurait évidemment mérité — non pas un “film” — mais un documentaire. Mais c’est la mode aujourd’hui : il faut montrer des images et donc on montre l’anecdotique ou le dérisoire (Arendt qui tape à la machine, Arendt qui fume beaucoup…) mais on laisse dans l’ombre l’ampleur et la profondeur des considérations intellectuelles, philosophiques et morales (de Hannah Arendt, Hans Jonas ou Heidegger etc) qui ne pourraient évidemment être déployées que dans un vaste documentaire intelligent et… documenté justement …

Arendt et la “radicalité” du Mal

Ce qui est le plus intéressant, dans toute cette polémique déchaînée contre Arendt à l’occasion du procès Eichmann, c’est la notion de radicalité du Mal. Beaucoup de gens pensent en effet que “radicalité” du Mal ça veut dire Mal monstrueux, ultime, terminal… Comme le monstrueux Eichmann ou les pathologiques nazis dont il suffirait — à l’occasion d’un procès et pour s’en débarrasser une fois pour toute — d’arracher les racines démoniaques… Or, comme Arendt le dit elle-même, ce n’est absolument pas ça :

“J’ai changé d’avis, dit-elle, et je ne parle plus de mal radical. A l’heure actuelle, effectivement, je pense que le Mal n’est jamais radical , qu’il est seulement extrême et qu’il ne possède ni profondeur, ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. Seul le Bien est profond et radical”.

Le Mal absolu n’a pas de racines

Quand Arendt parle de radicalité du mal elle utilise donc le terme de façon littérale en faisant référence non à un degré du Mal mais à la nature de ses racines. C’est ce qu’elle explique à Gershom Sholem quand elle lui dit que le Mal le plus absolu n’a pas de racines, que c’est un phénomèque qui peut couvrir la terre comme un champignon qui se propage et n’a pas de racines.

C’est en cela que c’est plus dangereux qu’un Mal radical dont on pourrait extirper les racines… Mais il est tellement plus simple de le croire pour se donner bonne conscience !

C’est cette question morale – la plus essentielle de notre temps – que ce film aurait donc du expliquer et décortiquer (plus que de monter qu’Arendt fume et tape à la machine — ce dont on se moque complètement). Car c’est cela qui est fondamental : dire qu’il y a une banalité du mal c’est détruire la légende d’une force démoniaque qu’on pourrait extirper comme on arracherait des racines.

Il faut donc comprendre que le Mal n’est précisément pas …”radical” et que c’est pour cela qu’il dévaste le monde : en se propageant comme un champignon – sans racines – à la surface de la terre … Compliqué à comprendre ? Oui ! Et c’est pour ça qu’il ne fallait pas faire un film mais un sublime documentaire. Et y envoyer les enfants des écoles… Qu’ils comprennent enfin la différence entre “banalité du mal” et “radicalité du mal”.

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One response to “Hannah Arendt et la radicalité du mal

  1. captainluck

    Merci d’avoir appuyé là-dessus. Même moi, je comprends :)

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