Comment imaginer la détresse d’Adam et Ève au premier hiver de la Génèse ?

AdamEve_FirstWinter_Bosch
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Nous on le sait : nous sommes habitués à la succession des saisons : printemps, été, automne, hiver… Et puis on connait Vivaldi. Mais il faut essayer d’imaginer la terreur d’Adam et Ève lorsqu’ils ont vu arriver leur premier hiver, le premier hiver de la Genèse, le tout premier hiver de l’humanité

*

Déjà au sortir de l’été, Ève avait été la première à s’étonner de la lente diminution des jours. Il faisait soudain moins beau, moins chaud aussi. Le bleu du ciel était devenu progressivement gris et surtout la lumière, qu’ils avaient connue argentée, était devenue terne, banale et pâle…

Adam avait bien essayé de la réconforter : “ne t’inquiète pas, lui avait-il dit, ça ne va pas durer” ! Mais ce fut l’automne qui arriva, avec des couleurs étonnantes, mais aussi des brouillards épais et de lourdes pluies grises… La maladie semblait avoir gagné tous les arbres dont les feuilles tombaient en tournoyant, emportées par un vent mauvais.

Les pivoines et les rudbeckias avaient disparus, les fleurs des champs également : plus le moindre coquelicot — petit rouge-gorge des blés — pour réchauffer leurs cœurs transis. Les jours continuaient à raccourcir et il commençait à faire de plus en plus froid… Prostrés devant la lente agonie de la nature, serrés l’un contre l’autre, ils avaient observé avec effroi le monde s’enfonçer dans le brouillard ; la beauté de la Création mourait carrément sous leurs yeux…

— À quoi penses-tu ? lui avait demandé Adam
— … à ce sale serpent répondit Ève. Je trouve que Dieu exagère : tout ça pour une malheureuse pomme !

Pour se consoler et conjurer le sort, assise dans l’herbe les bras croisés autour de ses genoux, elle essayait de se remémorer le nom des arbres en commencant par les plus proches : cinq noisetiers, un arbousier, trois lilas, un catalpa, deux seringas, trois yuccas, un magnolia, trois lauriers roses …

… et ce maudit pommier, ajouta Adam. Baissant les yeux, il découvrit à ses pieds un tout petit escargot : les derniers rayons du couchant allumaient encore un peu d’or sur sa coquille irisée…

Est-ce que je change moi aussi ? avait demandé Ève timidement…
— Non, tu es toujours comme le printemps, toujours aussi belle !

À l’époque, Adam lui avait promis qu’il ferait tout pour protéger sa jeunesse rieuse des malheurs du monde. Mais là, c’était l’univers lui-même qui s’écroulait et il était désespérément impuissant…

Il réajusta le petit collier de nacre rose qu’elle portait autour du cou et remarqua qu’il semblait s’être éteint lui-aussi…

Tous les matins suivant, d’abord avec un léger pincement au coeur, puis une angoisse sourde, Ève avait scruté ses mains, cherchant à deviner la fatale ride naissance qui eut marqué que la sentence divine s’appliquait également à eux. Même le petit lézard vert qu’ils voyaient souvent faire la sieste auprès d’eux avait disparu.

*

Après les lourdes pluies de l’automne, ce fut un hiver glacial qui arriva. Ils avaient été obligés de se terrer, grelottant dans une grotte. Puis la neige était tombée. Ils s’étaient bien sûr émerveillés de la légèreté des gros flocons, mais allaient-ils vraiment les ensevelir dans le silence d’une immense sépulture blanche ? Il n’y avait déjà plus la moindre fleur pour fleurir leur tombe et plus un merle ne chantait. Même le craillement des corneilles qui tournoyaient au sommet des grands platanes leur paraissait plus rauque encore sur le blanc de la neige ; noir comme un mauvais présage.

Sur leur gauche, le bel arbre de Judée qui tirait sur le rouge corail n’était plus qu’un souvenir dans leur mémoire. Et les branches des grands marronniers à fleurs roses n’étaient plus que d’horribles baguettes squelettiques et noires. Effrayantes et cassantes comme celle que Dante brise, au chant XIII de la Divine Comédie, avant de comprendre que ces branches sont en réalité l’âme douloureuse des suicidés…

La nuit, par habitude, ils levaient encore les yeux vers le ciel, mais les étoiles s’étaient retirées elles aussi. Tout l’univers s’éteignait dans une immense grisaille… Pétrifiés et tremblants de peur et de froid, ils s’allongèrent l’un contre l’autre et attendirent tous deux la mort… En fermant les paupières, Ève essaya une dernière fois de faire monter en elle un soleil intérieur qui, à leur réveil, ferait se lever sur le monde une lumière plus forte que la colère de Dieu… Adam s’approcha de son oreille et chuchota : “Laisse-moi te regarder toujours comme la seule étoile lumineuse de ma vie…” Et ils s’endormirent…

*

Contre toute attente, le monde ne fut pas rayé de la carte. L’hiver passa, et ce fut le printemps qui revint : les pâquerettes avaient refleuri dans les prairies, les papillons et les coccinelles étaient revenus ; les abeilles aussi. Et les lapins avaient recommencé à sautiller dans le serpolet… Fous de joie, Adam et Eve avaient alors couru des journées entières dans les champs, cueillant bleuets et boutons d’or… La lumière du Paradis était redevenue belle et argentée. L’air était pur et transparent : tout là bas sur la gauche, ils voyaient au-delà de la troisième colline bleue ; et sur la droite, jusqu’à la grande forêt de sapins où ils allaient souvent chercher des myrtilles… Le monde resplendissait à nouveau dans des parfums de glycines bleues et de chevrefeuilles jaunes…

*

Puis l’été arriva, lumineux et chaud comme des grandes vacances enfantines… L’air était empli du crissement des sauterelles et des cigales, les beaux épis de blé s’inclinaient dans les champs, ils se balladaient dans les chemins et taillaient des branches de noisetiers. En rentrant, ils croisaient parfois des troupeaux dont les petites clochettes tintaient dans l’air qui sentait bon les soirs d’été… Ils s’étendaient alors sur le dos dans l’herbe fraîche et cherchaient les étoiles filantes pour faire un voeu… Que ça reste comme ça et ne bouge surtout plus.

Leur deuxième automne fut pourtant une terrible déception. Pourquoi cette deuxième punition ? Ils s’étaient pourtant bien comportés cette fois. Bien sûr, ils avaient encore mangé quelques pommes, mais cela ne méritait peut-être pas ce nouvel avertissement d’un Dieu aussi rancunier. La nature mourait à nouveau sous leurs yeux…

Et puis, comme par miracle, tout s’était déroulé comme la première fois, si bien qu’ils prirent leur mal en patience et attendirent, confiants, le deuxième printemps de l’humanité… Puis il y eut à nouveau un été, et puis un automne, et puis encore un hiver… Et ils se dirent que c’était bon de vivre sur la terre et qu’ils avaient de la chance d’être encore vivants et de voir ça : le miracle des saisons.

*

[Illustration : Hieronymus BOSCH,
Triptique du Jardin des Délices (panneaux exérieurs)
c. 1500. Huile sur bois, 220 x 97 cm (chaque panneau)
Musée du Prado, Madrid]

• LUMIERE
L’arrivée du glaucome pour moi c’est un peu comme l’arrivée du premier hiver de la Création…
On a été trop gâtés par la lumière
J’aimerais bien que Dieu éteigne le soleil un moment…
• SAISONS
Toute les saisons sont belles…
“Installations de Dieu” et feuilles d’automne
Je veux et j’exige le retour des saisons de mon enfance !
• ADAM et ÈVE
Dieu en a peut-être assez ?
Adam et Ève me tapent sur le système
Le texte de la Genèse

beige

3 responses to “Comment imaginer la détresse d’Adam et Ève au premier hiver de la Génèse ?

  1. Magnifique texte Switchie.
    Cold song et Voyage d’hiver au menu.
    Sur iceTune.
    Et puis la Resurection et la Pastorale.
    Pour voir l’est petits oiseaux en fermant les yeux…
    Merci !

  2. Isabelle Mazan

    Quel texte inattendu et frais! Je ressens aussi l’arrivée de l’hiver comme une punition excessive et inutile.
    Votre description du printemps et de l’été me mettent du baume au coeur en ces temps de grisaille.
    Merci, Switchie!

  3. Stéphane NUFER

    J’avais raté ce texte. ça aurait été dommage de passer à coté

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