Michel Onfray : “Prétendre qu’il n’y a pas un choc des civilisations est une sottise qui empêche de penser”

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“L’un des slogans du politiquement correct est qu’il n’y aurait pas de choc des civilisations. Invention de Samuel Huntington, un penseur américain néoconservateur, autant dire : le diable en philosophie… Mais peu importe la politique ou la religion d’un philosophe quand il pense juste. Prétendre qu’il n’y a pas un choc des civilisations entre l’occident localisé et moribond et l’Islam déterritorialisé en pleine santé est une sottise qui empêche de penser ce qui est advenu, ce qui est, et ce qui va advenir”… (Michel Onfray)

Ci-dessous, le texte intégral de la chronique de Michel Onfray – n° 118 de mars 2015 :

La Choc des Civilisations

“Le politiquement correct recule, tant mieux, mais il a tellement imbibé les consciences depuis un quart de siècle qu’il y a fort à parier qu’il mette encore un peu de temps avant de crever comme une sale bête… La droite y est le moins sensible. Normal, ce renoncement à la pensée qui se fait prendre pour une pensée est l’apanage des conceptuels et des idéologues, la pathologie de la gauche incapable de pragmatisme, au contraire de la droite qui en est, elle, trop capable, et qui, de ce fait, demeure incapable d’idéal.

L’un des slogans du politiquement correct est qu’il n’y aurait pas de choc des civilisations. Invention de Samuel Huntington, un penseur américain néoconservateur, autant dire : le diable en philosophie… Mais peu importe la politique ou la religion d’un philosophe quand il pense juste. Prétendre qu’il n’y a pas un choc des civilisations entre l’occident localisé et moribond et l’Islam déterritorialisé en pleine santé est une sottise qui empêche de penser ce qui est advenu, ce qui est, et ce qui va advenir.

L’Islam est une civilisation, avec ses textes sacrés, ses héros, ses grands hommes, ses soldats, ses martyrs, ses artistes, ses poètes, ses penseurs, ses architectes, ses philosophes. Il suppose un mode de vie, une façon d’être et de penser qui ignore le libre arbitre augustinien, le sujet cartésien, la séparation kantienne du nouménal et du phénoménal, la raison laïque des Lumières, la philosophie de l’histoire hégélienne, l’athéisme feuerbachien, le positivisme comtien, l’hédonisme freudo-marxiste. Il ignore également l’iconophile et l’iconodulie (goût et défense des images religieuses) pour lui préférer la mathématique et l’algèbre des formes pures (mosaïques, entrelacs, arabesques, calligraphie), ce qu’il faut savoir pour comprendre pourquoi la figuration de Mahomet est un blasphème.

Refuser la réalité du choc des civilisations ne peut se faire que si l’on ignore ce qu’est une civilisation, si l’on méprise l’Islam en lui refusant d’en être une, si l’on déteste la nôtre par haine de soi, si l’on pense l’histoire avec les fadaises du logiciel chrétien et marxiste qui promet la parousie en ignorant les leçons de philosophie données par Hegel : les civilisations naissent, croissent, vivent, culminent, décroissent, s’effondrent, disparaissent pour laisser place à de nouvelles civilisations. Qu’on médite sur l’alignement de Stonehenge, les pyramides du Caire, le Parthénon d’Athènes ou les ruines de Rome comme on méditera plus tard sur les ruines des cathédrales !

Notre occident est en décomposition : les adultes s’achètent des albums à colorier, ils se déplacent en trottinette, ils tétouillent des cigarettes électroniques, la femme à barbe constitue l’horizon indépassable du progrès post-moderne, ils conduisent leurs animaux domestiques chez le psychanalyste, ils marchandisent l’utérus de femmes pauvres pour porter les foetus de riches, ils se ruent sur les soldes comme des bêtes assoiffées sur un point d’eau, mais aucun d’entre eux n’est prêt à mourir pour ces fariboles.

Pendant ce temps, animé par la grande santé nietzschéenne, l’Islam planétaire propose une spiritualité, un sens, une conquête, une guerre pour ses valeurs, il a des soldats, des guerriers, des martyrs qui attendent à la porte du paradis. Refuser qu’il en aille, là, d’une civilisation qui se propose « le paradis à l’ombre de épées », un propos du Prophète, c’est persister dans l’aveuglement. Mais comment pourrait-il en être autrement ? L’aveuglement qui fait dire que le réel n’a pas eu lieu (ou n’a pas lieu) est aussi un signe de nihilisme”.

La chronique sur le site de Michel Onfray

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À rapprocher de ces extraits d’une conférence d’août 2013 à l’Université populaire de Normandie :

Notre civilisation est en passe de disparaître…

…. nous sommes dans une Civilisation qui, me semble-t-il, a fait son temps. Comme il y a une espèce de temps intrinsèque, je pense que le temps est consubstantiel à chaque chose : le temps de l’éléphant n’est pas le temps de la fleur, qui n’est pas le temps de l’escargot, qui n’est pas le temps de la montagne, qui n’est pas le temps de etc etc. Je pense que le temps d’une civilisation existe également. Il y a une espèce de durée, une espèce de fatigue qui fait que vous avez une force, une puissance de la civilisation ; et puis une espèce de décadence et de disparition de la civilisation… Je pense que notre civilisation est en passe de disparaître et qu’elle est susceptible d’une date de naissance – c’est Constantin, c’est l’avènement de Constantin au pouvoir – et que la fin de l’empire romain suppose qu’on ait tourné la page (en amont vous avez eu Sumer, Assur, Babylone, vous avez eu l’Egypte, la Grèce, et puis vous avez Rome et puis à la suite de Rome vous avez l’Europe. Et on construit une Europe chrétienne, qui existe avec toute sa puissance – on a Eusèbe de Cérarée, on a Constantin, on a les Pères de l’Eglise, on a une espèce de force qui fait qu’on démarre une civilisation, c’est la nôtre : une civilisation chrétienne.

Une espèce d’épuisement de la civilisation Chrétienne…

Elle a un espèce de moment d’acmé – on pourrait dire le XIIe siècle : on a l’art roman, on a la scolastique en philosophie et même l’art gothique si vous voulez. On a une espèce de puissance, on a l’inquisition, on a les croisades, on a le triomphe du christianisme qui est planétaire. On est insolents, on est arrogants, on est puissants avec ce qui n’est pas nous, on détruit ce qui est hétérodoxe etc. Et puis on a une espèce de lecture Hégélienne, on a une espèce de fatigue de cette civilisation… On a le sacré, on a le christianisme et puis tout ça commence à bouger un petit peu. Pour quelle raison ? D’abord avec la scolastique qui commence parce que, évidemment, le sommet c’est le commencement de la fin. C’est à dire que quand on est au point d’acmé, c’est le moment le plus haut, mais c’est aussi le moment où on commence à descendre. Eh bien on peut imaginer que la scolastique est quand même une espèce de signe d’impuissance puisque que c’est le désir en philosophie de mettre de la raison là ou la foi suffisait jusqu’alors. La croyance était suffisante et là, d’un seul coup, on essaye d’expliquer qu’il faudrait qu’on croie parce qu’il y a des raisons qui font que etc…. Et donc on se dit : la scolastique va rendre possible l’humanisme, la Renaissance… Et la Renaissance commence à nous dire : il n’y a pas que christianisme, allez voir : il y a les stoïciens, il y a les épicuriens, il y a les sceptiques, il y a pyrrhoniens, il y a Montaigne… Et ça commence, une espèce de descente si vous voulez. Et la raison est un instrument qui décompose la puissance d’une civilisation quand elle se constitue, quand elle existe, quand elle grimpe, quand elle est à son moment d’acmé. Et on voit que Dieu ne fait plus recette à partir du moment où on commence a douter de lui. Comme Montaigne qui dit “moi je veux bien mais on peut faire sans lui…” — c’est révolutionnaire les Essais de Montaigne. Et à partir des Essais, vous avez les libertins, ce qu’on appelle les libertins érudits, et ces libertins vont générer par la suite la philosophie des lumières, puis on va avoir la Révolution française. Et d’un seul coup, on décapite le Roi qui est le représentant de Dieu sur Terre – et ça continue quand même. On se demande alors si ce que nous dit Saint Paul — que tout pouvoir vient de Dieu — c’est vraiment juste puisque finalement ça continue : la fin de Dieu, l’industrialisation, une espèce de recyclage du schéma chrétien dans le socialisme, dans le communisme, dans le millénarisme, dans les sociétés anarchistes etc Et plus ça va et plus on est dans la déchristianisation. Déchristianisation de l’époque industrielle, déchristianisation de 93 bien sûr, déchristianisation du XIXe siècle, avec l’industrialisation, avec le fait que la réalité reprenne reprenne ses droits, que le Christianisme disparaisse, recule… Et puis on a une déchristianisation régulière jusqu’en mai 68 qui est une immense entreprise de déchristianisation aussi. Et puis on n’a plus de force, on est dans une espèce d’épuisement…

Plus un seul occidental est prêt à mourir pour défendre l’Occident

Qu’est-ce qui se passe après ça, quand la civilisation se trouve épuisée ? Une autre est là qui attend son tour. Et c’est assez facile – on ne va pas faire du rétrospectif – mais on peut regarder comment l’empire romain s’est effondré et comment le christianisme s’est constitué. Il y a ceux qui n’ont pas peur de mourir, ceux qui croient des fictions. Vous avez ceux qui sont prêts à faire couler du sang – ceux-là de toute façon feront la loi et feront la civilisation qui va venir par la suite. Parce qu’il n’y a pas un seul occidental qui est prêt à mourir pour défendre les valeurs de l’occident aujourd’hui. Il n’y a pas un occidental et pas un européen qui dise : “moi je veux bien mourir pour la liberté, l’égalité, la fraternité”. Zéro. Ceux qui le font sont payés par l’armée parce que c’est leur boulot. Et puis ils ne défendent pas ces valeurs-là; ils y vont parce qu’on leur a dit qu’il faut tirer sur celui-là et ils tirent. Au Mali, l’armée Française ne défend pas des valeurs, c’est fini.

L’Occident chrétien n’a plus de valeurs à défendre ; on ne les défend plus. Je ne suis pas ici en train de regretter. J’essaye de regarder comment ça marche. Je ne dis pas “ah c’était bien, c’était mieux, il faudrait que…”. Je ne dis pas du tout ça ; je dis simplement que nous avons en face une autre communauté qui est l’oumma – la communauté des musulmans – qui, elle, est planétaire. Cette communauté-là elle suppose qu’effectivement il y ait l’oumma d’une part, et les autres. Et vous avez là une grande santé au sens de Nietzsche : de gens sont prêts à mourir pour leurs valeurs et leurs idéaux ; qui sont prêts à sacrifier leur vie — ça se voit dans la guerre Irak-Iran, ça se voit avec tous les martyrs, ça se voit avec des gens qui sont prêts à dire : “moi je veux bien”. Ça se voit avec les gens du Hamas qui sont prêts à se faire sauter pour faire avancer lors de leur combat… etc. Donc on se dit qu’effectivement il y a là une grande santé d’une religion qui est belliqueuse – il suffit de lire le Coran, c’est clair : Mahomet n’est pas un gentil garçon, c’était un chef de guerre, un chef de tribu qui a expliqué qu’effectivement le djihad était la vérité de la civilisation… Je regarde, je constate, et je dis eh bien oui c’est sûr, il l’a dit, il l’a écrit, le Coran le dit, les hadiths du prophète le font savoir, la biographie de Mahomet le dit en permanence.

L’islam représente une spiritualité dans un monde qui n’en a plus

Alors on peut imaginer effectivement – hypothèse – que la fin de l’Europe chrétienne — (c’est d’ailleurs parce que l’Europe est morte qu’on essaye de la constituer et qu’on n’y parviendra pas) — que cette fin de l’Europe marque probablement la fin des civilisations ponctuelles. Je pense qu’aujourd’hui, on a une mondialisation possible des civilisations. C’est à dire que, pour la première fois, une civilisation peut-être globale et planétaire, et qu’on peut effectivement avoir des gens qui sont décidés — parce qu’ils sont jeunes, parce qu’ils ont la démographie avec eux, parce qu’ils ont la grande santé nietzschéenne, parce que qu’ils ont la force, parce qu’ils sont prêts à mourir, parce qu’ils croient à leurs valeurs, parce qu’il croient à leurs vertus, parce qu’ils sont poussés par un élan vital — on peut imaginer une espèce de néo-civilisation qui pourrait se produire comme ça… Alors évidemment pas la religion du désert – parce que tout ne se passe pas dans le désert : allez voir du côté du Qatar, allez voir du côté des Emirats et vous avez probablement ce qui peut être possible, c’est à dire le Coran plus l’iPhone … (Lénine disait l’électricité plus le soviet).

Eh bien là on a on a exactement une hypothèse possible de ce ce que pourrait être un Islam qui représente une spiritualité dans un monde qui n’en a plus. Nous n’avons plus de spiritualité, nous n’avons plus de possibilité de prier – dans tous les sens du terme. On ne prie plus, on ne croit plus. Il y a plein de chrétiens qui ne croient plus aux dieux, au diable, au purgatoire, qui ne croient plus aux sacrements, qui ne croient plus à ces chose là. Donc évidemment on est dans une civilisation épuisée, fatiguée… Vous avez dans l’islam des gens qui vous disent : “mais moi je tue quelqu’un parce que le djihad me le permet, je vais au Paradis tout de suite”. C’est une force.

On peut pas faire d’acharnement thérapeutique avec une civilisation qui est en état de coma dépassé.

Pour construire une civilisation, il faut des gens qui croient qu’ils ont Dieu avec eux — Gott mit Uns disaient les autres. Quand vous pensez que vous avez Dieu avec vous et que si vous massacrez, de toute façon ça vous ouvre directement les portes du Paradis, alors une civilisation épuisée ne peut plus rien faire contre une civilisation qui est en marche, qui est en pleine force. Je le dis en dehors de toute morale, en dehors de tout jugement, en dehors de toute perspective réactionnaire ou de perspective occidentalisée, qui consisterait à dire qu’il faut restaurer l’occident chrétien etc. Non, c’est comme ça, c’est ainsi. Ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça. Je ne dis pas : “ça devrait autrement, il faut qu’on se rebelle, il faut qu’on se raidisse, qu’on défende nos vieilles valeurs”… Ça n’a aucun sens, c’est fini cela. On peut pas faire d’acharnement thérapeutique avec une civilisation qui est en état de coma dépassé.

On peut juste assister à la naissance d’une autre civilisation

Donc ce qu’on peut faire, c’est juste assister à la naissance d’une autre civilisation en disant “bonne chance, bon vent, c’est à vous”… On n’aura probablement pas le temps de voir ça – un peu peut-être, mais pas tant que ça, parce que c’est sur mille ans que ça dure. Mais je pense que lorsque les gens nous disent : “oui mais l’islam va se républicaniser, ou se laïciser, parce que nous … etc”, je dis : comparaison n’est pas raison. On ne peut pas imaginer que l’espèce de vitalité intrinsèque d’une civilisation comme la nôtre suppose une espèce de grille avec laquelle on puisse dire : on va faire fonctionner exactement de la manière avec Islam en disant : “regardez, nous on a eu la Renaissance, eh bien eux aussi auront la Renaissance”….

Pas du tout ! Je pense que il y a eu une colonisation qui a été l’équivalent de la glaciation en Union Soviétique. Ça veut dire que lorsque l’Union Soviétique s’est installée, les problèmes en Yougoslavie on été congelés. Et quand l’Union soviétique a disparu, on a décongelé et on a retrouvé les problèmes… C’est à dire qu’il y a eu une sorte de suspension du temps et, d’un seul coup, on a vu réapparaître les nationalismes, les guerres dans les Balkans et ce genre de choses.

L’islam avait une espèce de vitalité qui a été congelée par le colonialisme

Je pense que l’islam avait une espèce de vitalité qui a été contenue, congelée par le colonialisme — qu’évidemment je ne défends pas, entendons nous bien — mais simplement le colonialisme a imposé ses valeurs, le christianisme, l’occident etc. Et on a interdit l’islam, en disant en gros, si vous voulez, dans votre petit coin mais nous, on vous apporte la civilisation. On avait Jules Ferry avec nous, on avait la culture, la Révolution française pour expliquer qu’on était dans l’universel et que c’était bon pour eux que ça se passe comme ça. Décolonisation — c’est à dire on supprime la glaciation et on retrouve exactement le même problème. Sursaut de vitalité pour l’Islam qui devient une religion identitaire. Une religion non pas nationale mais une religion de la communauté, l’oumma qui, elle, est devenue universelle et planétaire. Ça veut dire que cet espèce d’endormissement — appelons le comme ça — est terminé et que s’éveille un peuple, l’oumma, qui est un peuple planétaire parce qu’ils sont partout et pas dans un endroit précis.

Et cette communauté là a la démographie, la force, la puissance, la grande santé, l’idéologie, la doctrine, qui fait que — comme il y aura eu une civilisation européenne, puis une civilisation égyptienne, puis une civilisation grecque etc — il y aura probablement une grande civilisation islamique qui pourrait se constituer comme ça. C’est une hypothèse – si on se place dans une sorte de grande lecture Hégélienne en disant voilà ce que pourrait être le mouvement de l’histoire…

Je ne dis pas c’est “le” scénario, je dis que c’est un scénario possible, à charge de débattre sur ce scénario-là en disant qu’il y en a d’autres, parce qu’une civilisation ne se constitue pas sur une religion. Moi je pense qu’une civilisation se constitue avec une spiritualité et que la spiritualité c’est une religion. Et que si le christianisme est devenu une religion, c’est parce que c’est une secte qui a réussi avec l’entremise de Constantin au pouvoir – le bras armé – et d’Eusèbe de Césarée – l’intellectuel – avec un grand mouvement de pensée qu’est la Patrologie, la Patristique — plusieurs siècles — avec la scolastique, les philosophes, l’université etc. Voilà, brossée à grand coup de pinceaux, une esquisse qui ne se présente pas comme la vérité mais comme une espèce de tableau Spenglerien – de Gauche, on dira…”

[Cette “retranscription” d’une conférence orale d’août 2013 n’engage évidemment pas Michel Onfray]

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“Pas d’amalgame” — La magnifique réponse de Michel Onfray

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