L’arbre parle. Approche, tu l’entends ?


J’ai trouvé ce magnifique poème d’Octavio Paz sur le site toujours frémissant d’intelligence de Terres de femmes et je le copie-colle donc directement, tel quel avec mes remerciements à Angèle Paoli que j’aime beaucoup (et mes excuses pour les rejets de certains mots en bout de ligne que je n’arrive pas à faire dans cet éditeur où les non-breaking spaces n’existent pas)

ARBOL ADENTRO



Creció en mi frente un árbol,
Creció hacia dentro. 

Sus raíces son venas, 

nervios sus ramas, 

sus confusos follajes pensamientos. 

Tus miradas lo encienden 

y sus frutos de sombras 

son naranjas de sangre, 

son granadas de lumbre. 
                                                  
Amanece 

en la noche del cuerpo. 

Allá adentro, en mi frente, 

el árbol habla. 
                             
Acércate, ¿lo oyes? 



Traduction française de Frédéric Magne
ci-dessous…
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“… Une langue au nord de l’avenir”…

celan3
.
Dans un mail, ce matin, Muriel évoque Appelfeld, Nelly Sachs, Rose Aulander, la Bucovine et Czernowitz la ville natale de Célan…
Tout à coup la phrase “au nord de l’avenir” me revient en tête, obsédante. Je l’avais entendue à l’époque dans la bouche de George Steiner :

“… je suis à la gare de Francfort entre deux trains. Dans un kiosque, un livre m’intrigue. J’ouvre et – première phrase – je lis: “Une langue au nord de l’avenir”
J’eus un choc quasi physique et j’ai presque raté mon train. Cette phrase a changé ma vie. J’ai su qu’il y avait là une immensité qui allait entrer dans ma vie. Ce fût ma première rencontre avec l’oeuvre de Paul Celan”.

“Une langue au nord de l’avenir” …

la phrase est magnifique en effet ; et je la comprends d’autant mieux en ce moment que ma langue – et ma vie également – sont quelque part “…au nord de l’avenir”... Le choc existentiel, quasi physique de Steiner eut lieu à gare de Francfort ; J’ai regardé par la fenêtre du train le nom de ma gare : il y avait marqué en grosses lettres Alzheimer.

IN DEN FLÜßEN nördlich der Zukunft

werf ich das Netz aus, das du

zögernd beschwerst

mit von Steinen geschriebenen

Schatten.

J’avais parlé à l’époque (post de décembre 2003) du petit lapsus de George Steiner

L’univers ne se doute guère de cette ambition de l’âme

“Il y a une sorte de force aveugle dans le monde. La matière est une énergie qui ne sait où elle va. La vie même ne vit qu’à tâtons. Pourtant si la pierre tombe, si la mer remue, si le vent court à de faux rendez-vous, on peut remarquer une espèce de prudence chez les plantes et pas mal de ruse chez les animaux.

Et puis, il y a les humains qui sont comme lancés vers une lumière. Leur jeunesse est une flèche qui part en direction du zénith. Mais c’est très fragile. Cette visée perpendiculaire demanderait une puissance énorme que rien ne peut fournir tout à fait. Il y faut une attraction d’en haut. L’univers ne se doute guère de cette ambition de l’âme.

Qu’il sente ou non l’élan de l’âme, l’univers joue son jeu, et l’âme n’échappe pas aux pesanteurs. L’âme pressent plus ou moins où elle va, mais elle n’arrive guère à se libérer de la compacité d’un monde où s’imbriquent la matière, la vie animale et les phénomènes grégaires. Continue reading

“Et où sont tes ailes d’or, tes sandales rouges, ton glaive ?

– Le premier petit animal qui se présenta à la porte du Paradis fut l’escargot.
Saint Pierre se pencha et le caressa du bout de son bâton :
– “Que viens-tu chercher ici, mon petit escargot ?” lui dit-il ?
L’immortalité répondit l’escargot.
Pierre éclata de rire.
– “L’immortalité ! Et qu’est-ce-que tu en feras, toi, de l’immortalité ?”
Ne ris pas, répliqua l’escargot. Ne suis-je pas une créature de Dieu, moi aussi ? Ne suis-je pas un fils de Dieu, comme l’archange Michel ! Je suis L’ARCHANGE ESCARGOT, voilà !
– “Et où sont tes ailes d’or, tes sandales rouges, ton glaive ?
Ils sont au-dedans de moi. Ils dorment, ils attendent.
– “Qu’attendent-ils donc ?”
Le Grand moment
– “Quel Grand Moment ?”
Celui-ci répondit l’escargot.
Et le temps de dire “celui-ci”, il fît un grand saut et entra dans le Paradis.
Nous sommes les escargots. Au-dedans de nous dorment les ailes et le glaive et, si nous voulons entrer au Paradis, il nous faut faire le saut. Allons, vas-y, mon athlète, saute !”

Le Pauvre d’Assise – 1956 – Nikos Kazantzaki

Un texte de Kazantzaki que je trouve renversant de beauté
Toutefois, je vous assure que…
Parfumer les ragoûts à la Légion d’honneur

Les cloches, la nuit, à Sarajevo…

“Quand on reste jusqu’au matin tout éveillé dans son lit, on entend tous les bruits de la nuit à Sarajevo. Pesamment et sûrement, l’horloge de la cathédrale catholique sonne deux heures.
Une minute plus tard (soixante-quinze secondes exactement, j’ai compté), sur un timbre un peu plus faible mais pénétrant, l’horloge de la cathédrale orthodoxe sonne ses deux heures.
Un peu plus tard, la tour de l’horloge de la mosquée du Bey sonne à son tour, elle sonne onze heures, onze heures turques spectrales, conformément aux comptes étranges de pays situés à l’autre bout du monde !
Les Juifs n’ont pas d’horloge pour sonner et seul un dieu méchant sait quelle heure il est maintenant, selon leurs comptes différents, d’une part pour les Ashkénazes, d’autre part pour les Sépharades.

Ainsi, même la nuit quand tout dort, dans le décompte des heures creuses du sommeil, veille la différence qui divise ces gens endormis ; ces gens qui, à l’état de veille, se réjouissent et se désolent, jeûnent et font ripaille selon quatre calendriers différents et inconciliables et envoient vers le même ciel tous leurs souhaits et leurs prières en quatre langues liturgiques différentes. Et cette différence, tantôt de façon visible et ouvertement, tantôt de manière invisible et sournoise, ressemble toujours à la haine et se confond parfois tout à fait avec elle.”

Le recueil s’appelle “Titanic et autres contes juifs de Bosnie” ; L’auteur est Ivo Andric. L’éditeur Le serpent à plumes, la collection motifs. La nouvelle c’est “une lettre de 1920″ et c’est à la page 109 … Et je trouve ce texte sidérant.

“La poésie est le plus parfait format de la résistance !”

Une joie qui a explosé un jour comme une étoile intérieure…

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Encore un texte magnifique de Philippe Jaccottet que je trouve ce soir :

Je pense quelquefois que si j’écris encore, c’est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. (…)

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Une fraîcheur comme de neige très haut dans le ciel…

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Je suis en train de lire ce poème de Philippe Jaccottet…

Tout à la fin de l’hiver
il y a ceci encore de fidèle
autant que les premières fleurs :

une fraîcheur comme de neige très haut dans le ciel,
une espèce de bannière
(la seule sous laquelle on accepterait de s’enrôler),

une espèce de fraîche étoffe qui se déplierait
au plus haut, comment dire ?
indubitable ! bien qu’invisible dans le bleu du ciel,
aussi sûre que chose au monde que l’on touche.

Je ne sais pas, je ne sais pas quoi dire
sinon que cela semble, un soir, se déplier très haut,

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Je dois avoir l’âme Suisse…

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.
Un commentaire d’Eudes sur un de mes derniers posts (“ Mesurer sa vie en matins“) me fait penser que je dois avoir l’âme suisse.

Je n’aime pas seulement C.F. Ramuz mais aussi Gustave Roud. Nicolas Bouvier et Ella Maillart. Et Blaise Cendrars et Charles-Albert Cingria. Et Maurice Chappaz et Philippe Jaccottet. Et Jean-Luc Godard (mais pas Le Corbusier). Et René Groebli, et Max Miedinger et Eduard Hoffmann et Maria Stader…

En fait, comme sur le couteau de l’armée suisse, je trouve en suisse tout ce que j’aime et dont j’ai besoin : tous ces écrivains évidemment, tous ces inventeurs (de typos que j’utilise tout le temps en particulier) mais aussi de l’air pur, des cîmes enneigées, des lacs de montagne, des alpages où tintent les sonnailles, des gentianes fraîches et bleues, des mazots noirs, des trolles* jaunes, des alpenhorns, des jodel, des fondues valaisanes, le Rans des vaches, la fête des vignerons, des petits villages vivant au ralenti. Du chocolat, beaucoup de chocolat. Et des vaches, beaucoup de vaches.

A l’ombre du Mechthal, à l’ombre du Mont-Rose,
Le Suisse trait sa vache, et vit paisiblement”

Victor Hugo

* le trolle dont je parle n’est pas la créature de la mythologie nordique mais une sorte de gros bouton d’or qui pousse dans les Alpes entre mai et juillet. Je ne sais pas pourquoi je les ai toujours bien aimés… Peut-être parce qu’ils poussent dans les alpages, tout là-haut où l’air est encore pur et où le crétinisme des vallées ne monte pas. Ceci est un troll :
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J’aime bien aller à l’hôpital !

Ce matin je vais à Tarnier, rue d’Assas. J’aime bien y aller parce que c’est un hôpital carrément vieillot, parce qu’il est à côté du jardin du Luxembourg, qu’il donne dans la rue des Chartreux (où je vais souvent dans le restaurant Les Chartreux qui a de la viande de l’Aubrac), et parce que chaque fois que j’arpente ses vieux couloirs, je tombe à la renverse quand je vois, à travers un carreau, les belles briques rouges de l’institut d’art et d’archéologie…

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A l’époque c’était la merveilleuse bibliothèque Jacques Doucet… Chaque fois que pense à Doucet je pense à André Suarès que j’ai beaucoup lu et beaucoup aimé Et chaque fois que je vais à Tarnier je pense à Lydie qui me l’a indiqué la première fois… Et chaque fois je suis content, ce qui est un comble pour un hôpital.

PS. Si on avait seulement un ou deux Jacques Doucet aujourd’hui, la littérature serait sauvée de sa médiocrité médiatique. (Doucet sur wikipédia). Mais pourquoi faudrait-il de grands mécènes pour la si petite littérature d’aujourd’hui ?

J’aime bien les briques rouges …
Le mur ocre et l’arbre qui fait du tai-chi
Ombres et briques
Les briques à l’époque où elles avaient de la classe

L’ascenseur de l’Hôpital du Val-de-Grâce ne fait pas dans la nuance !
J’aime bien aller à l’hôpital du Val-de-Grâce les jours de marché !

Penser à mettre le ciel dans une enveloppe

Comme personne n’envoie plus de lettres (à part ma banque et les impôts), j‘aime bien relire des Correspondances. Là, j’étais dans celle de Stefan Zweig et, dans une lettre datée du vendredi saint [18 avril] 1930, je viens de lire :

Chère Mademoiselle, si seulement je pouvais mettre dans l’enveloppe en même temps que ces lignes, le ciel bleu au-dessus du lac ! je le ferais bien volontiers pour vous rendre heureuse comme vous le méritez !

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Vous je ne sais pas, mais moi j’aime bien les gens qui aimeraient vous envoyer le ciel bleu au-dessus du lac… D’un beau lac suisse si possible. Peut-être vers Sils Maria… n’est-ce pas Lydie ?

Autres bouts de ciels …
Le ciel comme … issue de secours !
Un petit balcon dans le ciel…
L’art quand il nous tombe directement du ciel
Qu’est ce qui nous ouvre le ciel
A riveder le stelle…
Il faut que le hasard renverse la fourmi…
Le ciel dans le caniveau
Regarder le ciel en bas…
J’aime les nuages qui passent
Le jour n’est pas plus beau…

Faire son travail d’étoile…

Pendant que je suis dans la lecture de Claude Roy, encore cette petite phrase incandescente tirée d’un poème “en modeste hommage à Schönberg” :

Les étoiles sans rien dire font leur travail d’étoiles

Claude Roy, “La nuit transfigurée”

Quand on marche le soir à la lisière du temps…

En me promenant tout à l’heure, les trois premières lignes d’un poème de Claude Roy se sont déroulées dans ma tête. J’aime beaucoup Claude Roy et je me rends compte que je me promène de plus en plus… à la lisière du temps…

“Quand on marche le soir à la lisière du temps
il monte soudain une bouffée d’enfance
les cris des hirondelles folles d’un préau d’école
ou le silence de la barque sur la rivière
à la tombée du jour quand le soleil rase l’eau qui moucheronne
ou bien la sonnette (deux fois) de l’épicerie-mercerie
où on achète après l’école les rouleaux de réglisse Zan
qui barbouille de noir et font les doigts collants

On tend l’oreille le long du voile de la brume
Quelqu’un parle à voix basse
sans qu’on puisse reconnaître sa voix
et sans comprendre les paroles
les mots chuchotés loin à l’envers du silence

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Claude Roy, A la lisière du temps
Hôpital de la Pitié
25 août 1983

— Quelques textes de Claude Roy :
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L’infini…

J’aime beaucoup cette phrase :

« Qui est là ?
Ah très bien : faites entrer l’infini.”

Aragon

“Le Programme en quelques siècles”…

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.

“On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

Au nom de rien on supprimera l’homme ;
On supprimera le nom de l’homme ;
Il n’y aura plus de nom ;
Nous y sommes”.

Armand Robin, Le programme en quelques siècles, © Gallimard

L’espoir des pruniers en fleurs après les bombardements

“Tokyo n’est plus, elle aussi, qu’un champ de ruines et, devant la recrudescence du froid, les pruniers de la capitale, à peine en fleur, se flétrissent déjà, perdant peu à peu leur fraîcheur annonciatrice de printemps”

Lettre de Mishima à Kawabata, datée du 16 mars 1945 [le 9 mars venait d’avoir lieu à Tokyo l’un des bombardements aériens les plus dévastateurs de la seconde guerre mondiale]

[Correspondance qui s’étend sur plus de vingt-cinq ans (1945-1970) entre deux hommes a priori très différents mais qu’un indéfectible lien unissait et dont le suicide, à deux ans d’intervalle, révèle l’étrange ressemblance…]

Youpi, tout va mal !

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.
Je ne sais plus très bien où j’en suis de l’évolution de la catastrophe (voir entrée du dictionnaire ci-dessous) mais je me suis rappelé aujourd’hui ce vieux conte taoïste :

Un modeste paysan vivait au nord de la Chine, aux confins des steppes hantées par des hordes nomades. Il rentra un jour en sifflotant avec un superbe cheval qu’il avait acheté à prix d’or au marché de la grande ville voisine. Quelques jours plus tard, son unique cheval s’échappe et disparait vers la frontière.

L’événement fait le tour du village et les voisins viennent tour à tour le plaindre pour sa malchance. Le vieux paysan hausse les épaules et répond imperturbablement :
– Les nuages cachent le soleil mais apportent la pluie. D’un malheur naît parfois un bienfait. Nous verrons…

Trois mois plus tard, le cheval réapparait avec à ses côtés une magnifique pouliche et son petit. Les voisins vienent à nouveau le féliciter :
– Vous aviez raison d’être optimiste, disent-ils. Vous perdez un cheval et vous en gagnez trois !
– Les nuages apportent la pluie nourricière, répond le vieux paysan, mais parfois aussi l’orage dévastateur. Le malheur se cache dans les plis du bonheur. Attendons !

Le fils aîné du paysan dressa l’étalon fougueux, prit plaisir à le monter tous les matins et ne tarda pas à faire une chute. Il failli se rompre le cou mais s’en tira avec une jambe cassée. Aux voisins qui venaient à nouveau le plaindre, le vieux paysan répondit :
– bonheur ou malheur, qui peut savoir ? Les changements n’ont pas de fin en ce monde impermanent.

Quelques jours plus tard, la guerre éclata et la mobilisation générale fut décrétée dans le tout district pour repousser l’invasion ennemie. Tous les jeunes gens valides partirent pour le front et bien peu en revinrent.
Mais, grâce à sa jambe cassée, le fils unique du vieux paysan échappa aux massacres…

Dans mon histoire, je ne sais pas très bien où j’en suis de la déroute alzheimer et peut-être qu’un jour je me réjouirai de tout ce qui me tombe sur la tête en ce moment… mais bon, pour l’instant c’est : youpi, tout va mal !
.
Tenir, facile à dire !
.
D’autres petits chevaux…

Le cheval de Caligula
Le cheval à l’intérieur du bloc de marbre
Le cheval du Condottière
L’élégant petit cheval du Conservatoire des Arts et Métiers
Les naseaux bouillonnants du canasson

Petit haïku de saison …

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C’est marrant, l’année dernière (comme aujourd’hui le vent était froid et les feuilles commençaient à tomber), j’avais mis ce haïku d’Issa :

Dans le champ près du portail,
Agaçant le chat
Tombent les feuilles mortes

Et ce soir je tombe sur une lettre dans la Correspondance de Rainer-Maria Rilke disant ;

“ce chat que j’ai observé hier boulvard Montparnasse une feuille tombait, le chat commençait à jouer avec, puis il restait assis coquettement, plein d’attente en quétant l’arbre de son rond regard vert pour qu’il lui envoie d’autres feuilles, tout disposé de jouer avec l’automne même”.

J’aime ce “jouer avec l’automne même”…

[R-M. Rilke, lettre du 21 oct 1913, Paris 17 rue Campagne Première)

Et puisque je suis dans l’automne – et les citations – voici ce que dit Cioran dans ses Carnets à la date du 29 octobre 1964 :

“Brouillard légèrement doré, et ces feuilles couleur de cuivre, au Luxembourg. Mais l’automne en moi est plus avancé encore”.

J’aime ce “l’automne en moi est plus avancé encore”… J’ai la même impression.

Wer wenn ich schriee …

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Wer wenn ich schriee,
hörte mich denn aus der Engel Ordnungen ?

(Si je criais, qui donc entendrait mon cri parmi les hiérarchies des anges ?) Première phrase de la première Elégie de Rainer Maria Rilke. En ce moment, je pense la même chose. Dieu m’a abandonné.

[pour les impatients, la petite anim rejoue toutes les dix secondes] ;-)

Les ultra rayonnement violets de détressee

“Il y a des choses que je ne dis a Personne”

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Merci à François qui, hier soir, après une journée stupide à travailler pour des gens stupides, me donne à lire ce beau poème:

….Il y a des choses que je ne dis a Personne Alors
Elles ne font de mal à personne Mais
Le malheur c’est
Que moi
Le malheur le malheur c’est
Que moi ces choses je les sais

Louis Aragon, Le fou d’Elsa

“Il est évident qu’ici bas je ne suis pas dans mon élément”

cioran_175.jpg Je suis en train de lire les Carnets de Cioran. J’en suis à peine à la page 84 et il a déjà parlé trois cents fois de se suicider… A chaque page on est sur les cîmes du désespoir. Moi qui en ce moment le suis complètement (désespéré) ça me fait paradoxalement plutôt du bien ! Il fait un temps orageux, j’ai avalé plusieurs Dolipranes pour ne pas avoir mal au crâne et je vais continuer ma lecture… D’ailleurs il est clair qu’il ne va pas se suicider avant un bon moment puisque j’ai encore plus de mille pages à lire ! :-)

“Le paradis perdu, – mon obsession de chaque instant”.

“Pas un seul instant où je n’aie été conscient de me trouver hors du Paradis”

“Il est évident qu’ici bas je ne suis pas dans mon élément”

Message perso : Franck et Michèle, merci encore pour les 2000 pages des Oeuvres !

Aujourd’hui, j’ai passé quelques heures en Ouzbekistan !

boukhara.jpg Hier, Benoît m’envoyait un mail pour me dire : “je file dans quelques heures… Je penserai à toi à Tashkent et surtout à Samarcande”. C’est marrant mais pour moi ce sont des villes carrément mythiques; des villes imaginaires qui n’existaient que dans des livres ou dans des rêves et où l’on ne peut pas aller réellement, physiquement… Comme je reste à Paris à cause d’alzheimer pour m’occuper de maman, je voyage non pas avec Benoît mais avec Nikos Kazantsaki.

Voici ce que je lis dans sa magnifique Lettre du Greco : “Quand mon pèlerinage fut achevé, je suis resté quelques jours à Boukhara pour me reposer, j’ai senti, après tant de gel inhumain en Sibérie, le soleil bien-aimé tomber sur moi et réchauffer mes os et mon âme. J’étais arrivé un peu avant midi, il faisait très chaud mais on avait arrosé les rues, et l’air sentait le jasmin. Des musulmans, portant des turbans multicolores, étaient assis sous des tonnelles de chaume et sirotaient des sorbets rafraîchissants. Des enfants joufflus, la poitrine découverte,trônant sur des hauts escabeaux, dans les cafés, chantaient de passifs amanés orientaux. J’ai acheté un melon, je me suis assis à l’ombre de la célèbre mosquée de Kok-Kouba, j’ai posé le melon sur mes genoux; j’avais très faim et très soif, je l’ai coupé, tranche par tranche, et je me suis mis à manger; son parfum, sa douceur, arrivaient jusqu’à la moelle de mes os. J’étais comme une rose de Jéricho fanée; je m’étais plongé dans la fraîcheur du melon, j’avais ressuscité. Une fillette est passée, qui devait avoir sept ans; son dos était couvert d’une foule de tresses minuscules et à chaque tresse pendait un coquillage ou une pierre bleue, ou un croissant de bronze pour chasser le mauvais oeil; et tandis qu’elle passait devant moi ses hanches se balançaient comme celles d’une femme adulte et l’air a embaumé le musc. A midi le muezzin est monté sur le minaret qui me faisait face; il avait une barbe toute blanche, un turban vert; il a posé la paume de ses mains sur ses oreilles et s’est mis, en regardant le ciel, à appeler les fidèles à la prière; et tandis qu’il criait, une cigogne a plané dans l’air embrasé et est venue se poser, sur un pied, au sommet du minaret. J’ouvrais les oreilles et j’écoutais, ouvrais les yeux et regardait. Je savourais le fruit très doux et parfumé, j’étais heureux. J’ai fermé les yeux; mais j’ai craint de tomber dans le sommeil et de perdre tout ce bonheur, je les ai rouvert…(…).

Tu vois Benoit, je suis en même temps que toi à Boukhara : il fait chaud, ça sent bon le jasmin, je mange un melon, il y a une jeune fille avec des tresses-coquillages qui danse devant moi, le muezzin appelle à la prière… et, tiens, regarde, tout là haut à gauche du minaret, tu vois la cigogne ?

Ce qui me fait penser à ce conte terrible que j’ai déjà raconté ailleurs :

Conte arabe : Il y avait une fois, dans Bagdad, un Calife et son Vizir. Un jour, le Vizir arriva devant le Calife, pâle et tremblant : “Pardonne mon épouvante, Lumière des Croyants, mais devant le Palais une femme m’a heurté dans la foule. Je me suis retourné : et cette femme au teint pâle, aux cheveux sombres, à la gorge voilée par une écharpe rouge était la Mort. En me voyant, elle a fait un geste vers moi. Puisque la mort me cherche ici, Seigneur, permets-moi de fuir me cacher loin d’ici, à Samarcande. En me hâtant, j’y serai avant ce soir”.
Sur quoi il s’éloigna au grand galop de son cheval et disparu dans un nuage de poussière vers Samarcande. Le Calife sortit alors de son Palais et lui aussi rencontra la Mort :
“Pourquoi avoir effrayé mon Vizir qui est jeune et bien-portant ?” demanda-t-il.
– Et la Mort répondit : “Je n’ai pas voulu l’effrayer, mais en le voyant dans Bagdad, j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarcande”.

Comme on voudrait que le fassent le temps, notre pensée, nos vies


Il y a sur la cheminée du salon un énorme bouquet de pivoines. Et, curieusement, ces derniers jours, je lisais un texte de Philippe Jaccottet qui exprime ce que je pense des pivoines et dont je laisse tomber ici quelques pétales (dans un désordre qui n’est pas le sien et en coupant quelques tiges qui dénaturent évidemment son bouquet).

Parce qu’elles s’inclinent sous leur propre poids, certaines jusqu’à terre, on dirait qu’elles vous saluent, quand on voudrait les avoir soi-même, le premier, saluées”.
“Opulentes et légères, ainsi que certains nuages…”
“Une explosion relativement lente et parfaitement silencieuse”.
“Elles s’ouvrent, elles se déploient, comme on voudrait que le fassent le temps, notre pensée, nos vies”.
J’aime cette phrase et la répète pour ceux qui lisent trop vite : “Elles s’ouvrent, elles se déploient, comme on voudrait que le fassent le temps, notre pensée, nos vies”.
“Je ne sais quoi, qui n’est pas seulement un souvenir d’enfance, les accorde avec la pluie. Avec une voûte, une arche de verdure. Elles vont ensemble : est-ce à cause des nuages ?”
“Avant que n’approche la pluie, je vais à la rencontre des pivoines”.
“Elles n’auront pas duré”.

(Extraits) Philippe Jaccottet – Cahier de verdure, Gallimard.
Photo : Domi F.

On dit “fleuriste” mais on devrait dire “galerie d’art”

“… leur ôter entièrement le trouble de penser”

pingoin.jpg Bon, je sais que ça part d’un bon sentiment (canicule etc) mais tout de même, il faudrait qu’ils arrêtent de nous prendre pour des débiles mentaux ! Ce matin, dans ma boite aux lettres, je trouve un prospectus que la Mairie de Paris vient d’adresser à des millions de citoyens – si on peut encore appeler ça des citoyens – et que vous avez du recevoir comme moi. Entre autres conneries ahurissantes (il y en a une bonne quinzaine), je lis qu’en cas de chaleur il faut “que je mette un chapeau”, que je ferme mes rideaux “côté soleil” et que, si je dois sortir, il faut que je “marche à l’ombre” ! Ils nous prennent vraiment pour des cons ! Je dois aussi “boire de l’eau” mais ils ne disent pas si je dois aller faire pipi. Ils disent aussi que je dois “acheter un brumisateur” et “mettre en marche mon ventilateur” : mais ils ne précisent pas si je dois l’arrêter ni à quelle heure ! Tout cela est bête à pleurer et je pense qu’il n’y a désormais plus rien à faire pour sauver ce peuple d’assistés dirigé par des nuls. Ce soir, il y a un match de foot France-Suisse mais comme la Mairie n’a pas envoyé de consignes, je me demande bien comment ils vont penser à allumer leur poste de télé ? Pathétique de vivre dans un pays qui fait régresser l’homme à cette vitesse.

Relire Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1840)

“Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, prévoyant, régulier et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. (tiens, ce soir, c’est la Fête de la musique, donc ils vont faire de la musique mais pas demain, forcément, ce ne sera plus la fête de la musique). En plus il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?

Mes petites soeurs les hirondelles…

assise_anim.gif Si vous avez de la patience, regardez très attentivement cette image…. attendez, et peut-être vous verez quelque chose de miraculeux. Mais il faut attendre…14 secondes exactement… donc un peu de patience :-)

Magnifique exposition, à la Chapelle de la Sorbonne, du célébrissime cycle franciscain peint à fresque par Giotto à Assise. Sur 62 mètres de long, 28 photographies de 2 mètres de haut transportent l’Ombrie à Paris. Et aussi “l’humilité radieuse” de François et de la vieille chrétienté du moyen âge qui est désormais la seule lumière dans laquelle je me sente à peu près bien dans le monde de cinglés d’aujourd’hui.

Cela m’a rappelé ce beau texte de Nikos Kazantsaki :

François prêchait, mais, tout autour de lui et jusqu’à ses pieds, s’était amassé tout un petit peuple d’hirondelles qui, prêtes à partir en voyage, voletaient de-ci de-là en pépiant si fort qu’elles l’empêchaient de se faire entendre. Il avait beau élever la voix, il ne parvenait pas à couvrir leurs cris. – Mes frères, reprit-il…. mais les hirondelles ne se taisaient point et il en venait toujours de nouvelles. Alors il s’adressa aux oiseaux d’une voix infiniment douce et suppliante : Mes petites soeurs les hirondelles, je vous en prie, taisez-vous, laissez-moi parler ! Charmants petits messagers de Dieu qui amenez le printemps sur la terre, repliez vos ailes un instant, rangez vous tranquillement sur les toits et écoutez. Nous parlons de Dieu qui a créé les hirondelles et les hommes, nous parlons de notre Père à tous. Si vous L’aimez, si vous m’aimez moi, votre frère, taisez-vous ! Je vois que vous vous préparez à partir pour l’Afrique. Que Dieu vous assiste ! Mais avant de vous mettre en route, il est bon que vous écoutiez sa parole.
A ces mots, les oiseaux replièrent leurs ailes et se posèrent aux pieds et sur les épaules de François, gardant leurs petits yeux ronds fixés sur le crieur de Dieu. De temps en temps, seulement, ils battaient des ailes car leur joie était si grande qu’ils ne pouvaient maîtriser leur désir de s’élancer dans le ciel. (…).

(Le pauvre d’Assise, Nikos Kazantsaki).

*

Autres oiseaux…
Milosz ne parlait pas seulement aux oiseaux ; il leur chantait du Wagner !
Les oiseaux qui surgissent des phrases de Léonard
Les hirondelles gribouillent le ciel au fusain
Les autruches sont des oiseaux politiquement très avancés
L’oiseau qui avait lu Cioran
Le canari de Milosz s’est envolé !
Un extraordinaire condensé d’harmonisation des contraires

J’aurais l’air de quoi si j’étais un oiseau ?
Je dois avoir l’âme franciscaine
Des ailes pour planer au-dessus de la vie
Nostalgie de la vieille Chrétienté du Moyen-âge…

Autres anges…
J’aime bien ces anges…
j’aime tellement cette Annonciation…
L’ange voleur d’étoiles,
Sûrement j’exagère, et encore Wer wenn ich schreiee
L’ange des ruines de Dresden…
J’aimerais bien que Dieu m’accorde 3 secondes !
Pourquoi Fra Angélico a t-il peint ce trou ?
Des ailes (d’ange?) pour planer au-dessus de la mort …

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La libellule de Bashô…

libellule_basho2
.
En coupant des poivrons ce soir dans ma cuisine, j’ai repensé à ce beau haïku de Bashô qui dit :

Une libellule,
arrachez-lui les ailes :
un piment !

Si on inverse, ça donne :

Un piment,
mettez-lui des ailes
libellule !

Dans la Divine Comédie, sur la Porte de l’Enfer, Dante lit l’inscription : “Vous qui entrez, laissez toute espérance”… Si on inverse – comme ma vie depuis quelques temps à cause d’Alzheimer – je lis au-dessus de ma Porte : “Toi qui a laissé toute espérance, tu es entré aux Enfers”. Souvent on apprend les choses par leur contraire. J’apprends pas mal en ce moment. Un peu trop à mon gôut. Je vais essayer de revenir à la libellule de Bashô :

Libellule
Dans tes prunelles :
les montagnes lointaines…

Autres libellules…
Je finirai dans une mare avec quelques libellules
Les verrières libellules du musée d’Orsay

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien…

Rimabud_3
.
Hier soir je vais dîner avec Muriel et Jonathan. En partant, je pique en vitesse un livre dans ma bibliothèque, je descend dans le métro, j’ouvre à la première page cochée il y a longtemps et je lis :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870. Arthur Rimbaud a dix-sept ans…

Chaque fois que je lis ce poème c’est le même ravissement. La vie est un miracle !

Mesurer sa vie en matins…

J’aurais l’air de quoi si j’étais un oiseau ?

saintfrancois.jpg Comme Saint-François, j’aurais bien aimé pouvoir parler aux oiseaux. Ou voler, comme Icare !

Mais en lavant les vitres chez Maman le week end dernier [post de 2004], je me suis rendu compte en regardant l’avenue en bas, debout sur un tabouret, que j’avais un vertige pas possible…

Donc si j’étais un oiseau je crois bien que j’aurais une trouille bleue de voler jusqu’au sommet d’un arbre ou du Dôme des Invalides, de regarder en bas et de ne plus oser repartir. J’aurais l’air de quoi ? Mais vivre sans la compagnie des oiseaux, ça non, je ne pourrais pas. Encore ce soir, quand je suis rentré, un merle chantait sur l’herbe mouillée. Un instant, après une journée noire, mon coeur a été joyeux. Que voulez vous, j’ai un petit cerveau d’oiseau et une âme de rossignol !

Avec un pied dans l’humanité et une aile dans le ciel, je me suis toujours senti – (peut-être ça se soigne ?) – une certaine proximité avec les oiseaux. Et je finirai sûrement comme Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz qui réservait toujours la même chambre à l’Hôtel de l’Aigle noir. Il écrivait au directeur : “j’arrive à telle date, veuillez me retenir la chambre 44”. Et on était obligé de lui retenir la chambre 44 car il venait avec ses oiseaux dans des cages – des péruches d’Abyssinie je crois – et on mettait un grillage à la fenêtre et il laissait les oiseaux voler dans sa chambre. Milosz disait : “il n’y a que les saints, les oiseaux et les enfants qui soient intéressants”. Comment ne pas l’approuver dans ce monde qui détruit l’enfance, ridiculise les saints et extermine les oiseaux!

Je vais essayer de lutter contre mon vertige. Pour pouvoir gagner le ciel étoilé… (cela m’évitera d’avoir envie de vomir tous le matin en entendant parler de la torture en Irak).

Mes petites soeurs les hirondelles
Le canari de Milosz s’est envolé

Explorer des mondes…

brique_zenon31.jpg

Benoit me fait un long récit de son voyage en Iran. Moi qui, à cause de Maman et d’alzheimer, ne bouge pratiquement plus de Paris, je me sens comme le vieux Zénon de Marguerite Yourcenar qui, tout à fait à la fin de sa vie, dans sa cellule, effleure du doigt les faibles aspérités d’une brique couverte de lichen et qui croit explorer des mondes… C’est un voyage aussi… Mais bon, d’accord, un jour je partirai sans doute à Samarcande !

Ce qui me fait penser à ce conte terrible…

Ce soir à Samarcande – Conte arabe :

>samarcande.jpg Il y avait une fois, dans Bagdad, un Calife et son Vizir. Un jour, le Vizir arriva devant le Calife, pâle et tremblant : “Pardonne mon épouvante, Lumière des Croyants, mais devant le Palais une femme m’a heurté dans la foule. Je me suis retourné : et cette femme au teint pâle, aux cheveux sombres, à la gorge voilée par une écharpe rouge était la Mort. En me voyant, elle a fait un geste vers moi.
Puisque la mort me cherche ici, Seigneur, permets-moi de fuir me cacher loin d’ici, à Samarcande. En me hâtant, j’y serai avant ce soir”
.
Sur quoi il s’éloigna au grand galop de son cheval et disparu dans un nuage de poussière vers Samarcande. Le Calife sortit alors de son Palais et lui aussi rencontra la Mort :
“Pourquoi avoir effrayé mon Vizir qui est jeune et bien-portant ?” demanda-t-il.
– Et la Mort répondit : “Je n’ai pas voulu l’effrayer, mais en le voyant dans Bagdad, j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarcande”.

Valeant qui discidium volunt !


C’est un immeuble juste à côté de chez maman et je n’avais pourtant jamais remarqué cette inscription latine au-dessus de la porte. N’ayant pas de Gaffiot sous la main, j’appelle aussitôt à l’aide Josué qui, par retour de courrier, me donne cette explication érudite : “ça semble être inspiré de Térence, Andrienne, Acte IV, sc. 2, v 696-697: “…valeant, qui inter nos discidium volunt…” ce que Jules Marouzeau (Budé, Belles-lettres, 1942 (5e tirage, 1979)) traduit: “au diable ceux qui veulent la rupture entre nous”. Les autres traductions ne contredisent pas cette version. Et ton “dissidium” est une variante très courante de discidium. Ce serait donc quelquechose comme: hors d’ici (ou qu’ils partent, qu’ils sortent) ceux qui veulent la discorde (la séparation, la rupture, etc)”.

Merci Josué ! Il y a des organismes que je connais, et des partis politiques qui devraient s’en inspirer et écrire ça en énorme au-dessus de leur porte d’entrée ! Dehors ceux qui viennent foutre la merde !

Le souci de discrétion existentielle poussé à l’extrême…

vaneyckpommesrilke.jpg

A propos de ma réflexion d’avant-hier sur mon voisin de volet, une amie me dit que je pousse un peu loin la tentation de disparition. Je ne le voyais pas comme ça mais comme un immense besoin de me reposer un peu ! Mais bon, cela me fait penser à ce texte où Rainer maria Rilke pousse lui l’ambition existentielle jusqu’à n’être même pas une petite pomme, mais l’ombre imperceptible de cette petite pomme ! Voici ce qu’il écrit :

(…)” Je m’absorbais dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux. C’était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l’enfant assis, très droit, et qui téte avec gravité le sein le plus charmant.

Et tout à coup je désirais, je désirais, oh ! désirais de toute la ferveur dont mon cœur a jamais été capable, désirais d’être – non pas l’une des petites pommes du tableau, non pas l’une de ces pommes peintes sur la tablette peinte de la fenêtre – même cela me semblait trop de destin… Non :

devenir la douce, l’infime, l’imperceptible ombre de l’une de ces pommes

Tel fût le désir en lequel tout mon être se rassembla. Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l’esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux” (…)

Madonne de Lucques, Jan van Eyck. (détail), 1436. Huile sur bois. Stedelsches Kunstintitut, Frankfurt am Main.

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Autres disparitions…
Disparitions des boites aux lettres…
The Alphabet Fades Away
La disparition de l’écureuil
Disparition du peintre
Disparition des abeilles

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