“C’est bien, il fait encore beau” !

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Tous les ans, quand il fait encore beau mais qu’il commence à faire froid et que le ciel devient gris, ma mère dit la même phrase et moi, chaque fois, je l’entends de travers. J’entends : “c’est bien, il fait en corbeau” et pof, je suis dans un tableau de Breughel. Oui, je sais c’est complètement idiot d’entendre corbeau quand on vous dit qu’il fait encore beau et vous devez vous dire que ce blog est totalement débile mais bon, il faut bien que je vous dise les choses essentielles qui arrivent dans ma vie, non ? Et ce corbeau qui revient tous les ans à l’époque de la Toussaint, c’est essentiel dans ma vie. Et donc c’est sur ce blog. Bon, allez, pour que vous ne soyez pas trop déçus, je vous donne aussi ce petit haïku de Bashô :

Le corbeau d’habitude je le hais

mais tout de même… ce matin


sur la neige… !

Quelques haikus
L’étonnante intelligence des corbeaux (conférence de Joshua Klein sur TED ; 10:06 min)
Ceci n’est pas un corbeau !

La libellule de Bashô…

libellule_basho2
.
En coupant des poivrons ce soir dans ma cuisine, j’ai repensé à ce beau haïku de Bashô qui dit :

Une libellule,
arrachez-lui les ailes :
un piment !

Si on inverse, ça donne :

Un piment,
mettez-lui des ailes
libellule !

Dans la Divine Comédie, sur la Porte de l’Enfer, Dante lit l’inscription : “Vous qui entrez, laissez toute espérance”… Si on inverse – comme ma vie depuis quelques temps à cause d’Alzheimer – je lis au-dessus de ma Porte : “Toi qui a laissé toute espérance, tu es entré aux Enfers”. Souvent on apprend les choses par leur contraire. J’apprends pas mal en ce moment. Un peu trop à mon gôut. Je vais essayer de revenir à la libellule de Bashô :

Libellule
Dans tes prunelles :
les montagnes lointaines…

Autres libellules…
Je finirai dans une mare avec quelques libellules
Les verrières libellules du musée d’Orsay

Adieu René et merci pour le trésor japonais !

larme.jpg Dans le Monde de ce soir, j’apprends avec tristesse la mort de René Sieffert. C’est grâce à lui que j’avais découvert l’oeuvre de Bashô, les haïkus, le cycle épique des Taïra, la poésie japonaise… J’avais pourtant fait des études de Lettres mais jamais, à aucun moment, durant tout mon enseignement secondaire, on ne m’avait parlé de Bashô ni fait lire un seul de ses poèmes qui ont pourtant fait basculer ma vie. Ce n’était pas franco-français donc ce n’était pas au programme. Ensuite j’ai fait Philo et jamais, à aucun moment, durant tout mon enseignement supérieur, on ne m’a fait lire une seule page des philosophes asiatiques (Lao-tseu, Tchouang-tseu, Lie-Tseu) qui, eux aussi, ont bouleversé ma vie. Ce n’était pas franco-français donc ce n’était pas non plus au programme de philo. Quand j’y pense maintenant, je me dis que la France est décidément un tout petit pays dirigé par des petits nains de jardin sans curiosité et sans ouverture sur le monde. Fondateur des Publications Orientalistes de France (dont j’achetais avec émerveillement presque tout ce qui sortait), René Sieffert aura fait, dans l’ombre – pour mon bonheur – plus que tous les ministres qui se seront succédés à l’éducation nationale. Adieu René et merci pour le trésor !

Entre autre : Journaux de voyage de Bashô ; Le haïkaï selon Bashô ; L’Ermitage d’illusion, Le Manteau de pluie du singe ; Jours d’hiver ; Le Dit de Hôgen et le Dit de Heiji ; Contes de la pluie et de la lune ; Eloge de l’ombre; Journal de Sarashina ; Journal de Murasaki-shikibu… etc etc…

Mes haïkus préférés

Je dépose quelques Haikus ici, à la queue leu leu, mais s’il vous plait, n’en lisez qu’un seul à la fois ! Sinon ça n’a pas de sens.
Faire un vrai haïku, dit Bashô, c’est rare ;
en faire dix au cours d’une vie, c’est être un maître.

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“Dans le champ près du portail,
Agaçant le chat
Tombent les feuilles mortes”

(Issa)

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L’automne est bien là
Ce qui me le fit comprendre
C’est l’éternuement !

Buson

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Dessiné d’un doit
sur la vite givrée
ah ! le mont Fuji !

Anon.

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Martin-pêcheur
Sur tes plumes mouillées
Le reflet du couchant

Tôri

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Brise du soir
Le ruisseau se divise
Autour des pattes du héron bleu

Buson

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Ne possédant rien
comme mon coeur est léger
comme l’air est frais.

Issa

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Sur la grosse cloche
un papillon dort
profondément

Buson

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Même mon ombre
est en pleine forme
premier matin de printemps

Issa

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Délice
de traverser la rivière d’été
sandales à la main !

Buson

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Oh une luciole qui vole
je voulais crier “regarde!”
mais j’étais seul.

Taïgi

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Les montagnes lointaines
se reflètent dans les prunelles
de la libellule

Issa

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Le voleur a tout emporté
sauf la lune
qui était à ma fenête.

Ryôkan

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A force de contempler
les fleurs du cerisier
torticolis

Sôin

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Le saule
peint le vent
sans pinceaux

Saryû

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Le corbeau d’habitude je le hais
mais tout de même… ce matin
sur la neige… !

Basho

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Autres poèmes

“Vous qui revenez du pays natal
vous devez avoir des nouvelles fraîches !
Est-ce que le prunier, quand vous étiez là,
était en fleur, à la fenêtre de chez moi ?”

Wang-Wei 701-761 Peintre, calligraphe, poète, musicien, bouddhiste et économe de mots.

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Autres réflexions poétiques

“Parmi les époques, j’aime le premier mois, le troisième mois, les quatrième et cinquième mois, le septième mois, les huitième et neuvième mois, le douzième mois ; tous ont leur charme dans le cours des saisons. Toute l’année est jolie”. Voilà, Sei Shônagon a dit ce que je pense et je n’ai pas un mot à ajouter. Rien. Ou peut-être juste ceci : le deuxième mois, le sixième et le dizième mois !

(Sei Shônagon, dame d’honneur, attachée à la princesse Sadako qui mourut en l’an 1000. Ses Notes de chevet ont été composées dans les premières années du XIe siècle japonais, au moment de la plus haute splendeur de la civilisation de Heian.


Quelques bonheurs
J’aimerais bien
Percevoir la polyphonie du monde

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