Mesurer sa vie en matins…

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Alzheimer ne pulvérise pas seulement la mémoire mais le temps aussi ; le temps et sa mesure qui fait que j’ai du vieillir de dix ans ces deux dernières années et que je n’ai plus jamais eu les longues plages de temps que j’avais auparavant pour faire ce que je faisais et qui était tout simplement … ma vie.

Dans un entretien, Balthus parle quelque part du temps et de sa mesure. Il dit qu’autrefois on mesurait les prés en matins. Un matin c’était la surface de pré que pouvait couvrir un homme avec sa faux en une matinée.

Je trouve cette expression tout simplement magnifique et sans doute suis-je un faucheur de ces époques révolues où le temps s’écoulait lentement au clocher des villages. Je rêve, le champ fauché, de pouvoir m’allonger sur le dos un jour d’été, avec de la paille dans les cheveux, écoutant le crissement des sauterelles dans l’herbe jaunie ; attendant avec les autres moissonneurs transpirant sous le soleil de midi que les femmes du village voisin nous apportent pour le repas les énormes miches de pain et la soupe de lard… Comme disait ma grand-mère : on a les rêves qu’on mérite.

Parlez des foins me fait toujours penser à cette belle phrase de Claude Roy
Et ce magnifique texte de C.F. Ramuz sur “Ces hommes qu’on ne peut pas ne pas entendre”……

Vichnou et la lenteur
Quelques bouts de nostalgie
Nostalgie des coquelicots et du sourire de la petite boulangère
Nostalgie des temps heureux
Remonter le temps en rentrant dans les tableaux
Nostalgie des petits villages
Quand les caractères s’incrustaient dans le papier

Nostalgie des temps heureux…

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Quand j’étais petit, pendant les grandes vacances, je me balladais dans les chemins… il y avait d’immenses gerbes dans les champs de blés, des bleuets, des coquelicots… on taillait des branches de noisetiers, ça sentait bon les soirs d’été. On croisait des troupeaux de vaches et de moutons dont les clochettes tintaient. L’air était chaud et plein du crissement des sauterelles et des cigales…Aujourd’hui, [ce post date d’août 2004] je suis à Paris avec maman qui ne dit presque plus rien à cause d’alzheimer, il y a des manifestations dans l’avenue et les seules petites bêtes des champs que je vois sont celles qui se balladent dans les assiettes en porcelaine qu’on utilise tous les soir pour le déjeuner et le dîner… En fait, ça me fait plaisir de les voir : elles me rappellent les soirées d’août où on s’étendait sur le dos dans l’herbe fraîche, un épi entre les dents ; cherchant les étoiles filantes pour faire un voeu… Tous les jours, en quelques secondes, cette minuscule petite bête se promenant sur une assiette m’ouvre sur l’infini : je pense à Rimbaud, je pense aux champs d’orge de Boaz dans la Bible, dans le livre de Ruth… et aussi à ce haïku de Osaki Hôsai :

Sur la pointe d’une herbe
devant l’infini du ciel
une fourmi

Bonheurs…
Je ne voyage pas seulement dans les assiettes mais aussi dans mon plat à oeuf et aussi dans le temps


Quelques bouts de nostalgie

Nostalgie des coquelicots et du sourire de la petite boulangère
Mesurer le temps et sa vie en matins
Nostalgie des temps heureux
Nostalgie des petits villages
Quand les caractères s’incrustaient dans le papier

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