Le Voyage du Condottière

colleone_place.jpg Le Voyage du Condottière de Suarès est un livre absolument fulgurant, totalement exceptionnel, d’une extraordinaire beauté. Pour moi, André Suarès est de toute évidence et incontestablement le plus grand de nos écrivains. Il est pourtant complètement méconnu en France ce qui est tout à fait normal puisque plus personne dans ce pays ne s’intéresse plus à la littérature. “Cette société se dissout chaque jour, disait Suarès. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés”. Je ne peux que vous encourager à lire le Voyage du Condottière… Mais si vous n’aimez ni l’Italie, ni Venise, ni Sienne, ni Florence, regardez plutôt la télévision !

Le Colleone

“Et voici Colleone, la tragédie du grand Verrocchio. Je savais bien qu’il n’êtait pas à Bergame. Il domine sur Venise même; c’est par prudence qu’on l’a banni dans l’exil de cette petite place, au bord d’un canal croupi sans avenue ni perspective. Colleone est la puissance. Qu’il est beau dans la grandeur, mon Colleone. Et combien la grandeur porte toute vérité et toute beauté virile.Un peu moins de grandeur, et l’œuvre serait seulement terrible : elle ne donnerait que de l’effroi.

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colleone.jpg Colleone à cheval marche dans les airs.S’il fait un pas de plus, il ne tombera pas.Il ne peut choir. Il mène sa terre avec lui. Son socle le suit. Qu’il avance, s’il veut : il ira jusqu’au bout de sa ligne, par dessus le canal et les toits, par dessus Cannaregio et Dorsoduro, par delà toute la ville. Il ne fera jamais retraite.Il va, irrésistible et sûr. Il a toute la force et tout le calme.Marc-Aurèle, à Rome, est trop paisible. Il parle et ne commande pas.Colleone est l’ordre de la force, à cheval. La force est juste ; l’homme est accompli.Il va un amble magnifique.Sa forte bête, à la tête fine, est un cheval de bataille ; il ne court pas ; mais ni lent ni hâtif, ce pas nerveux ignore la fatigue. Le condottière fait corps avec le glorieux animal : c’est le héros en armes.
Il est grand, de jambes longues, le torse puissant, maigre à la taille, en corset de fer, en amphore de bronze qui s’évase aux épaules. Presque sans y toucher, l’anse du bras gauche tient la bride ; et le ciel est plus bleu, le ciel est plus pur dans l’espace qui sépare le gantelet de la cuirasse. L’autre bras est plus impérial encore. Colleone est un peu tourné vers la droite, comme un homme qui regarde devant soi, sans quitter totalement des yeux l’horizon qu’il laisse sur un bord. Et de la sorte, son bras êcarté ramène à lui, surveille et pousse comme un prisonnier cet horizon qu’il maïtrise. Elle serre, cette droite redoutable, le bâton ducal, pareil à une épée ronde ; et si le cheval marche, elle entrera dans le plein des ennemis, et plantée par le dieu même de la victoire. Voilà le rythme du maître, chef de la guerre, patron de la paix.

colleone_head.jpg Or, le tête de ce guerrier est belle à effacer tout le reste.Sous le casque à trois pièces, qui coiffe les deux bords du visage comme une chevelure longue, taillée à l’écuelle, c’est la tête terrible de Mars chevalier, ou de saint Michel blanchi dans la bataille, commandant la vieille garde des anges. La tête longue, les grandes joues carrées aux muscles carnassiers, toute la face rayonne une énergie inexorable. Le col épais est gonflé de trois plis, comme le cou des aigles ; et ces plus bien ourlés répètent trois fois la ligne du menton vaste. Tout le bas de la figure est animé par la houle de ces vagues, comme une marée de triple volonté. Assez court et violent, le nez descend un peu sur la bouche étonnante, une grande bouche, amère, circonflexe, qui s’abaisse en deux pentes de formidable mépris.Et la lèvre basse, qui porte le poids du cri intérieur ou la volonté du silence, est large, forte, loyale, sans souci de cacher rien, hardie à êpancher toute violence, s’il faut, toute amitié ou une menace inextinguible.
Pour tes yeux, Colleone, ils sont bien ceux de César, énormes, ronds, enchâssês au double anneau des paupières et des rides.Et la double bague renfle aussi le sommet du nez, formant avec les sourcils cette paire de besicles furieuses qu’on voit aux grands oiseaux de proie ainsi qu’aux vieux lions.

Cette œuvre sublime est posée sur un socle digne d’elle, et de la dresser au-dessus des temps. Le piédestal est un monument du goût le plus sobre.Tout en hauteur, il n’a pas plus d’épaisseur que le corps du cheval qu’il soulève.Il participe ainsi de la souveraine allure, qui donne un caractère de vie si intense au cavalier et à la monture. Ce socle marche sur six colonnes. En retour, le cheval et le guerrier empruntent au piédestal sa hauteur, qui est le double de la figure équestre. De là vient que, sans être beaucoup au-dessus de la dimension naturelle, le Colleone a l’air d’un colosse.Jamais la vertu des proportions n’eut un effet plus admirable. C’est la beauté des proportions qui fait l’œuvre colossale, à quelque échelle qu’on la mette. Ce socle, unique dans l’art de la Renaissance, a la puretê d’une œuvre grecque.
Chaque jour, je rends visite à Colleone ; et je ne me lasse pas de lui parler. Il ne pouvait souffrir le mensonge, et méprisait la ruse. Désintéressé comme pas un en son siècle, le dédain était, je pense, sa faiblesse. Un grand homme dans les affaires d’un petit Etat, plus grand pourtant que sa province, et qui l’eût été partout. Aujourd’hui, ce sont de grandes affaires et des empires ; mais les hommes sont petits.
Je le soupçonne d’avoir mesuré l’incertitude du pouvoir et de la tyrannie.Les princes de la bonne époque sont toujours en danger. S’ils meurent dans leur lit, leurs fils peuvent être spoliés ou êgorgés. Voilà ce qui fait l’immense intérêt de la vie : tout, toujours, recommence ; tout est toujours en question.La force ruine la force.La seconde génération de la force, c’est la loi, comme la famille est l’âge second de l’amour.Faute de quoi, tout s’écroule.Mais ce que la force a fait, la force peut le défaire.

Colleone est amer. Il a l’air du mépris, qui est le plus impitoyable des sentiments. Il tourne le dos, avec une violence roide et tranchante comme le Z de l’éclair ; il fend le siècle, repoussant la foule d’un terrible coup de coude. On a bien fait de le mettre sur une place solitaire. Sa bouche d’homme insomnieux, qui a l’odeur de la fièvre, ses lèvres sèches que gerce l’haleine des longues veilles, et où le dégoût a jetê ses glacis, ne pourraient s’ouvrir que pour laisser tomber de hautains sarcasmes. Il n’y a rien de commun entre ce héros passionné, fier, croyant, d’une grâce aigüe dans la violence, et le troupeau médiocre qui bavarde à ses pieds, ni les Barbares qui lèvent leur nez pointu en sa présence. Il est seul de son espèce.Personne ne le vaut, et il ne s’en flatte pas. Il jette par-dessus l’épaule un regard de faucon à tout ce qui l’entoure, un regard qui tournoie en cercle sur la tête de ces pauvres gens, comme l’épervier d’aplomb sur les poules. Qu’ils tournent, eux, autour de son socle, ou passent sans le voir seulement. Lui, il a vécu et il vit.
Cependant, l’ombre fauve arrive comme un chat.La panthère noire, qui bondit et qu’on n’entend pas, glisse à pas de velours et dévore le canal.La place roule dans la gueule de la nuit. Et seul, là-haut, sur le piédestal, le sublime cavalier défie encore les ténèbres; et une flamme rouge fait cimier à son casque”.

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Petit rappel sur l’engagement politique d’André Suarès
Souvenir d’un clair jour de ma vie
J’aime bien aller à l’hôpital Tarnier

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