Parfumer les ragoût avec les lauriers de la Légion d’Honneur ?

Nikos_Laurier_03
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[Aujourd’hui on a remis les palmes Académiques à C@t. Je remonte donc ici ce vieux post de mars 2004 qui aura ainsi servi à quelque chose en permettant au moins de célébrer l’événement ;-]

Chaque fois que quelqu’un m’annonce sa nomination dans l’ordre de la Légion d’Honneur je ne peux pas m’empêcher de penser à Nikos Kazantzaki (que j’adore) et à ce magnifique texte :

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L’arbre parle. Approche, tu l’entends ?


J’ai trouvé ce magnifique poème d’Octavio Paz sur le site toujours frémissant d’intelligence de Terres de femmes et je le copie-colle donc directement, tel quel avec mes remerciements à Angèle Paoli que j’aime beaucoup (et mes excuses pour les rejets de certains mots en bout de ligne que je n’arrive pas à faire dans cet éditeur où les non-breaking spaces n’existent pas)

ARBOL ADENTRO



Creció en mi frente un árbol,
Creció hacia dentro. 

Sus raíces son venas, 

nervios sus ramas, 

sus confusos follajes pensamientos. 

Tus miradas lo encienden 

y sus frutos de sombras 

son naranjas de sangre, 

son granadas de lumbre. 
                                                  
Amanece 

en la noche del cuerpo. 

Allá adentro, en mi frente, 

el árbol habla. 
                             
Acércate, ¿lo oyes? 



Traduction française de Frédéric Magne
ci-dessous…
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“… Une langue au nord de l’avenir”…

celan3
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Dans un mail, ce matin, Muriel évoque Appelfeld, Nelly Sachs, Rose Aulander, la Bucovine et Czernowitz la ville natale de Célan…
Tout à coup la phrase “au nord de l’avenir” me revient en tête, obsédante. Je l’avais entendue à l’époque dans la bouche de George Steiner :

“… je suis à la gare de Francfort entre deux trains. Dans un kiosque, un livre m’intrigue. J’ouvre et – première phrase – je lis: “Une langue au nord de l’avenir”
J’eus un choc quasi physique et j’ai presque raté mon train. Cette phrase a changé ma vie. J’ai su qu’il y avait là une immensité qui allait entrer dans ma vie. Ce fût ma première rencontre avec l’oeuvre de Paul Celan”.

“Une langue au nord de l’avenir” …

la phrase est magnifique en effet ; et je la comprends d’autant mieux en ce moment que ma langue – et ma vie également – sont quelque part “…au nord de l’avenir”... Le choc existentiel, quasi physique de Steiner eut lieu à gare de Francfort ; J’ai regardé par la fenêtre du train le nom de ma gare : il y avait marqué en grosses lettres Alzheimer.

IN DEN FLÜßEN nördlich der Zukunft

werf ich das Netz aus, das du

zögernd beschwerst

mit von Steinen geschriebenen

Schatten.

J’avais parlé à l’époque (post de décembre 2003) du petit lapsus de George Steiner

J’aime bien aller à l’hôpital !

Ce matin je vais à Tarnier, rue d’Assas. J’aime bien y aller parce que c’est un hôpital carrément vieillot, parce qu’il est à côté du jardin du Luxembourg, qu’il donne dans la rue des Chartreux (où je vais souvent dans le restaurant Les Chartreux qui a de la viande de l’Aubrac), et parce que chaque fois que j’arpente ses vieux couloirs, je tombe à la renverse quand je vois, à travers un carreau, les belles briques rouges de l’institut d’art et d’archéologie…

tarnier.jpg

A l’époque c’était la merveilleuse bibliothèque Jacques Doucet… Chaque fois que pense à Doucet je pense à André Suarès que j’ai beaucoup lu et beaucoup aimé Et chaque fois que je vais à Tarnier je pense à Lydie qui me l’a indiqué la première fois… Et chaque fois je suis content, ce qui est un comble pour un hôpital.

PS. Si on avait seulement un ou deux Jacques Doucet aujourd’hui, la littérature serait sauvée de sa médiocrité médiatique. (Doucet sur wikipédia). Mais pourquoi faudrait-il de grands mécènes pour la si petite littérature d’aujourd’hui ?

J’aime bien les briques rouges …
Le mur ocre et l’arbre qui fait du tai-chi
Ombres et briques
Les briques à l’époque où elles avaient de la classe

L’ascenseur de l’Hôpital du Val-de-Grâce ne fait pas dans la nuance !
J’aime bien aller à l’hôpital du Val-de-Grâce les jours de marché !

Le Voyage du Condottière

colleone_place.jpg Le Voyage du Condottière de Suarès est un livre absolument fulgurant, totalement exceptionnel, d’une extraordinaire beauté. Pour moi, André Suarès est de toute évidence et incontestablement le plus grand de nos écrivains. Il est pourtant complètement méconnu en France ce qui est tout à fait normal puisque plus personne dans ce pays ne s’intéresse plus à la littérature. “Cette société se dissout chaque jour, disait Suarès. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés”. Je ne peux que vous encourager à lire le Voyage du Condottière… Mais si vous n’aimez ni l’Italie, ni Venise, ni Sienne, ni Florence, regardez plutôt la télévision !

Le Colleone

“Et voici Colleone, la tragédie du grand Verrocchio. Je savais bien qu’il n’êtait pas à Bergame. Il domine sur Venise même; c’est par prudence qu’on l’a banni dans l’exil de cette petite place, au bord d’un canal croupi sans avenue ni perspective. Colleone est la puissance. Qu’il est beau dans la grandeur, mon Colleone. Et combien la grandeur porte toute vérité et toute beauté virile.Un peu moins de grandeur, et l’œuvre serait seulement terrible : elle ne donnerait que de l’effroi.

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colleone.jpg Colleone à cheval marche dans les airs.S’il fait un pas de plus, il ne tombera pas.Il ne peut choir. Il mène sa terre avec lui. Son socle le suit. Qu’il avance, s’il veut : il ira jusqu’au bout de sa ligne, par dessus le canal et les toits, par dessus Cannaregio et Dorsoduro, par delà toute la ville. Il ne fera jamais retraite.Il va, irrésistible et sûr. Il a toute la force et tout le calme.Marc-Aurèle, à Rome, est trop paisible. Il parle et ne commande pas.Colleone est l’ordre de la force, à cheval. La force est juste ; l’homme est accompli.Il va un amble magnifique.Sa forte bête, à la tête fine, est un cheval de bataille ; il ne court pas ; mais ni lent ni hâtif, ce pas nerveux ignore la fatigue. Le condottière fait corps avec le glorieux animal : c’est le héros en armes.
Il est grand, de jambes longues, le torse puissant, maigre à la taille, en corset de fer, en amphore de bronze qui s’évase aux épaules. Presque sans y toucher, l’anse du bras gauche tient la bride ; et le ciel est plus bleu, le ciel est plus pur dans l’espace qui sépare le gantelet de la cuirasse. L’autre bras est plus impérial encore. Colleone est un peu tourné vers la droite, comme un homme qui regarde devant soi, sans quitter totalement des yeux l’horizon qu’il laisse sur un bord. Et de la sorte, son bras êcarté ramène à lui, surveille et pousse comme un prisonnier cet horizon qu’il maïtrise. Elle serre, cette droite redoutable, le bâton ducal, pareil à une épée ronde ; et si le cheval marche, elle entrera dans le plein des ennemis, et plantée par le dieu même de la victoire. Voilà le rythme du maître, chef de la guerre, patron de la paix.

colleone_head.jpg Or, le tête de ce guerrier est belle à effacer tout le reste.Sous le casque à trois pièces, qui coiffe les deux bords du visage comme une chevelure longue, taillée à l’écuelle, c’est la tête terrible de Mars chevalier, ou de saint Michel blanchi dans la bataille, commandant la vieille garde des anges. La tête longue, les grandes joues carrées aux muscles carnassiers, toute la face rayonne une énergie inexorable. Le col épais est gonflé de trois plis, comme le cou des aigles ; et ces plus bien ourlés répètent trois fois la ligne du menton vaste. Tout le bas de la figure est animé par la houle de ces vagues, comme une marée de triple volonté. Assez court et violent, le nez descend un peu sur la bouche étonnante, une grande bouche, amère, circonflexe, qui s’abaisse en deux pentes de formidable mépris.Et la lèvre basse, qui porte le poids du cri intérieur ou la volonté du silence, est large, forte, loyale, sans souci de cacher rien, hardie à êpancher toute violence, s’il faut, toute amitié ou une menace inextinguible.
Pour tes yeux, Colleone, ils sont bien ceux de César, énormes, ronds, enchâssês au double anneau des paupières et des rides.Et la double bague renfle aussi le sommet du nez, formant avec les sourcils cette paire de besicles furieuses qu’on voit aux grands oiseaux de proie ainsi qu’aux vieux lions.

Cette œuvre sublime est posée sur un socle digne d’elle, et de la dresser au-dessus des temps. Le piédestal est un monument du goût le plus sobre.Tout en hauteur, il n’a pas plus d’épaisseur que le corps du cheval qu’il soulève.Il participe ainsi de la souveraine allure, qui donne un caractère de vie si intense au cavalier et à la monture. Ce socle marche sur six colonnes. En retour, le cheval et le guerrier empruntent au piédestal sa hauteur, qui est le double de la figure équestre. De là vient que, sans être beaucoup au-dessus de la dimension naturelle, le Colleone a l’air d’un colosse.Jamais la vertu des proportions n’eut un effet plus admirable. C’est la beauté des proportions qui fait l’œuvre colossale, à quelque échelle qu’on la mette. Ce socle, unique dans l’art de la Renaissance, a la puretê d’une œuvre grecque.
Chaque jour, je rends visite à Colleone ; et je ne me lasse pas de lui parler. Il ne pouvait souffrir le mensonge, et méprisait la ruse. Désintéressé comme pas un en son siècle, le dédain était, je pense, sa faiblesse. Un grand homme dans les affaires d’un petit Etat, plus grand pourtant que sa province, et qui l’eût été partout. Aujourd’hui, ce sont de grandes affaires et des empires ; mais les hommes sont petits.
Je le soupçonne d’avoir mesuré l’incertitude du pouvoir et de la tyrannie.Les princes de la bonne époque sont toujours en danger. S’ils meurent dans leur lit, leurs fils peuvent être spoliés ou êgorgés. Voilà ce qui fait l’immense intérêt de la vie : tout, toujours, recommence ; tout est toujours en question.La force ruine la force.La seconde génération de la force, c’est la loi, comme la famille est l’âge second de l’amour.Faute de quoi, tout s’écroule.Mais ce que la force a fait, la force peut le défaire.

Colleone est amer. Il a l’air du mépris, qui est le plus impitoyable des sentiments. Il tourne le dos, avec une violence roide et tranchante comme le Z de l’éclair ; il fend le siècle, repoussant la foule d’un terrible coup de coude. On a bien fait de le mettre sur une place solitaire. Sa bouche d’homme insomnieux, qui a l’odeur de la fièvre, ses lèvres sèches que gerce l’haleine des longues veilles, et où le dégoût a jetê ses glacis, ne pourraient s’ouvrir que pour laisser tomber de hautains sarcasmes. Il n’y a rien de commun entre ce héros passionné, fier, croyant, d’une grâce aigüe dans la violence, et le troupeau médiocre qui bavarde à ses pieds, ni les Barbares qui lèvent leur nez pointu en sa présence. Il est seul de son espèce.Personne ne le vaut, et il ne s’en flatte pas. Il jette par-dessus l’épaule un regard de faucon à tout ce qui l’entoure, un regard qui tournoie en cercle sur la tête de ces pauvres gens, comme l’épervier d’aplomb sur les poules. Qu’ils tournent, eux, autour de son socle, ou passent sans le voir seulement. Lui, il a vécu et il vit.
Cependant, l’ombre fauve arrive comme un chat.La panthère noire, qui bondit et qu’on n’entend pas, glisse à pas de velours et dévore le canal.La place roule dans la gueule de la nuit. Et seul, là-haut, sur le piédestal, le sublime cavalier défie encore les ténèbres; et une flamme rouge fait cimier à son casque”.

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Petit rappel sur l’engagement politique d’André Suarès
Souvenir d’un clair jour de ma vie
J’aime bien aller à l’hôpital Tarnier

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Précision sur l’engagement politique de André Suarès…

suares.gif Une amie qui me dit aimer André Suarès me dit le faire à contre cœur en raison, prétend-elle, “de son engagement politique à droite” (sic). Outre qu’il n’était précisément pas “à droite”, je considère André Suarès comme l’un de nos plus grands écrivains français. Malraux dira : “Pour moi au lendemain de la guerre, les trois grands écrivains français, c’étaient Claudel, Gide et Suarès”. Moi, je mettrais évidemment un ordre différent : Suarès en premier, avant les autres et de très loin, Claudel ensuite, pourquoi pas, et Gide – éventuellement – mais pourquoi diable le mettre dans les trois premiers ? …

Le Voyage du Condottière de Suarès (publié chez Granit) est un livre absolument fulgurant, totalement exceptionnel, d’une extraordinaire beauté. Pour moi, André Suarès est de toute évidence et incontestablement le plus grand de nos écrivains. Il est pourtant complètement méconnu en France ce qui est tout à fait normal puisque plus personne dans ce pays ne s’intéresse plus à la littérature. “Cette société se dissout chaque jour, disait Suarès. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés”. Je ne peux que vous encourager à lire le Voyage du Condottière… Mais si vous n’aimez ni l’Italie, ni Venise, ni Sienne, ni Florence, regardez plutôt la télévision !

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Quelques précisions sur l’engagement politique de André Suarès

D’origine juive, André Suarès s’était engagé tout de suite en faveur du capitaine Dreyfus, découvrant le rôle déshonorant de l’état-major et du gouvernement. Inspiré par la violence des chroniques de Clémenceau dans l’Aurore, Suarès s’en prend avec hargne à Drumont, Barrès, à la Ligue de la Patrie. Il dénonce la forfaiture des généraux, les accusations non fondées de l’Eglise et devient l’avocat sulfureux de la République.

Dès le début des années 30, il se penche avec angoisse sur le phénomène de l’inexorable montée du nazisme. Il a soixante-deux ans quand les premiers autodafés allument en lui la flamme de l’indignation. Il monte alors en première ligne pour dénoncer la barbarie nazie. Il a tout à perdre en s’exposant ainsi tandis que la plupart des consciences littéraires se taisent. Mais il prend tous les risques. par des chroniques d’une violence inouie, notamment dans le NRF, où Jean Paulhan l’a rappelé, il lance des anathèmes sans appel contre les dictateurs en donnant la mesure de l’odieux contenu de Mein Kampf “cette explosion de miasmes, ce délire démoniaque, ce livre de primats hideux, cet office d’extermination” (NRF 1934, puis Vues sur l’Europe, 1939).

Mais ses chroniques dérangent. On le traite de fanatique, de belliciste. Jean Schlumberger juge se écrits hystériques et obtient de la NRF qu’on mette un terme à ses articles antinazis et antifascistes qui font perdre des abonnés à la revue ! En 1935, il est écarté du quotidien Le Jour. Ulcéré, mais nullement résigné, il reprend ses imprécations dans Vendémiaire et Panurge où il prédit l’extermination des juifs (“Les Allemands se feront un chemin dans le massacre ; ils marcheront heureux sur un tapis de sang”.). Ces pages, et plus de trois cents autres, tout aussi véhémentes, sont destinées à former un livre, Vues sur l’Europe, à paraître chez Grasse en mars 1936. C’est alors que les troupes du Reich, violant les clauses du traité de Locarno et celui de Versailles, franchissent le Rhin et occupent la zone démilitarisée. Bernard Grasset jugeant le livre dangereux pour la paix, diffère sa sortie des presses et fait mettre les épreuves imprimées au pilon. Suarès proteste mais doit s’incliner tandis que la France se réfugie dans l’apathie et qu’Hitler prépare l’estocade.

Suarès continue inlassablement d’alerter l’opinion là où l’on veut encore de ses écrits : “Il y a des heures qui engagent des siècles ! Traitez avec ces assassins et si vous êtes assassinés traîtreusement, vous l’aurez mérité”. Visionnaire, il accuse, il accuse les gouvernement français de laxisme, condamne le désamement, la pacifisme de gauche comme les sympathies de la droite conservatrice qui “préfère Hitler au front populaire”. Vues sur l’Europe ne paraît qu’en mai 1939. Il est trop tard pour bousculer l’opinion. Jean Paulhan, directeur de la NRF, lui écrit : “Vos Vues sont l’honneur de la France et le nôtre”. Mais la marée noire submerge l’Autriche, la Tchécoslovaquie, accélère l’effondrement de la république espagnole; la Pologne est envahie et dépecée avec la participation active de l’Union soviétique.

Pris dans la tourmente de la guerre et de l’Occupation, poursuivi par la Gestapo puis par la Milice, Suarès doit s’enfuir de Paris. Il laisse derrière lui presque tous ses manuscrits et n’emporte que deux valises ainsi que deux dessins de Rembrandt légué par la comtesse Murat avant sa mort. L’exode interrompt ses travaux. Le Paraclet, bréviaire de l’homme qui veut échapper à l’oppression, ne sera jamais terminé. Suarès meurt le 7 septembre 1948.

Alors Muriel, par pitié, arrête de me dire que “Suarès est un homme de droite” ! C’est ridicule. Et totalement injuste !

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Voir le Condottière d’André Suarès
Aussi : Le souvenir d’un clair jour de ma vie

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PS. Je sais plus où j’ai trouvé, à l’époque, le texte sur l’engagement politique de Suarès et prie donc celui dont j’ai fait un “copier/coller” de me le pardonner. C’était à usage interne à l’époque mais, maintenant que je le remets sur ce blog, je suis confus de na pas pouvoir citer la source.

Je vois que Pierre Assouline en parle ici

Quelle est la plus belle phrase de la langue française ?

ormesson.jpg Avant-hier, chez Drucker, Jean d’Ormesson racontait qu’un jour à Apostrophes, Bernard Pivot demanda à Jean Dutour quelle était la plus belle phrase de la langue française.
Et Dutour de répondre, “oh, ça doit être : “c’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Amilcar”
Épatant, lance Bernard Pivot et, se tournant vers Hector Bianchiotti : “vous trouvez ça beau, n’est ce pas ?” Et Bianchiotti, qui est un être exquis, répond en roulant les r : “C’est horrrriiible !” Mais, insiste Pivot, pour vous, alors.. ? quelle est la plus belle phrase de la langue française ? Et Bianchiotto répond : “je crrrrrois que c’est : le fond de l’airrrrr est frrrais..”

je viens de mettre la vidéo là, sur Vimeo, comme ça c’est encore plus simple

Je me demande du coup quelle serait pour moi la phrase la plus belle de la langue française ? J’ai souvent entendu dire que c’était “Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon coeur”. (Racine, Phèdre, Acte IV, scène 2). Je ne sais vraiment pas; je vais y réfléchir.


Autres minuscules bouts de ciels …
L’art quand il nous tombe directement du ciel
Qu’est ce qui nous ouvre le ciel
A riveder le stelle…
Il faut que le hasard renverse la fourmi…
Le ciel dans le caniveau
Penser à mettre le ciel dans une enveloppe
J’aime les nuages qui passent
“C’était à Mégara, faubourg de Carthage”

Racine – Phèdre – Acte IV – SCENE II

THESEE, HIPPOLYTE

THESEE – Ah ! le voici. Grands Dieux ! à ce noble maintien
Quel oeil ne serait pas trompé comme le mien ?
Faut-il que sur le front d’un profane adultère
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Qu’allez-vous faire entre le 2 et le 23 février ?

rilke

Entre le 2 et le 5 février 1922, Rilke compose vingt-six sonnets qu’il annonce ainsi le 7 à Madame Knoop :
“En quelques jours d’immédiat saisissement alors que je pensais m’attaquer à tout autre chose, ces sonnets m’ont été donnés”. Ce même 7 février, Rilke écrit la Septième Elégie; Entre le 7 et le 8, il écrit la Huitième. Le 9, les derniers vers de la Sixième et la Neuvième. Le 11, il achève la Dixième : “A l’instant, ce samedi 11, vers les six heures du soir, elle vient d’être achevée ! Le tout en quelques jours; ce fut une tempête qui n’a pas de nom, un ourgan dans l’esprit – comme autrefois à Duino; tout ce qui est “fibre et tissu” en moi, a craqué, quant à manger durant ce temps, il ne fallait pas y songer, Dieu sait, qui m’a nourri. Mais dès lors, cela est. Est. Est. Amen. C’est donc pour cela seul que j’ai subsisté, envers et contre tout ! Et c’était bien cela qui faisait défaut. Rien que cela…”. Et l’élan se prolonge : le 14, Rilke compose une nouvelle Elégie, dite des Saltinbanques. Cette fois l’ensemble est clos. Entre le 15 et le 23 il compose les vingt-cinq sonnets la seconde partie des Sonnets à Orphée …

Bon, je ne sais pas ce que vous ferez entre le 2 et le 23 février. Mais moi je ne vous le dis pas; j’ai bien trop peur d’avoir honte !

Que faisait donc Apollinaire le 26 mars ?

tim_rilke.jpg

Le renard de Gustave Roud

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J’aime beaucoup Gustave Roud. C’est un immense poète que les Français ne connaissent pas parce qu’il est Suisse. Et moi j’adore tout ce qui est suisse et donc j’adore Gustav Roud. Et pas seulement parce qu’il est Suisse :-) Il faudrait d’ailleurs que je passe plus de temps avec lui.

Cet après-midi, je tombe sur une page vraiment immense. Il est assis sur un banc couvert de feuilles mortes et mouillées et il écrit:

…le profond sentiment d’un accueil me saisit en apercevant la forêt qui m’attend, soudain dressée au-dessus de la route luisante. Le brouillard bas noie les cimes des hêtres im… – oh ! un renard traverse la route et gagne le taillis à petites gambades silencieuses – …menses; par instants une bise que l’on ne sent pas ébranle les ramures […] etc.

Bon, je ne sais pas si vous avez eu le temps de voir passer le renard entre les huit lettres du mot immense mais je trouve qu’un écrivain qui s’arrête d’écrire et reste la bouche ouverte pour laisser passer un renard comme ça en plein milieu d’une page, c’est carrément sublime. Et vous savez quoi ? cela me met de bonne humeur.

Gustav Roud. Campagne perdue. Journal.

J’aime bien ce renard…
Le silence des hommes de C.F. Ramuz
Je dois avoir l’âme suisse

Testament (de Pétrarque)

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Le Testament de Pétrarque (1303-1374)

“J’ai souvent réfléchi à ce à quoi personne ne songe trop et bien peu songent assez, je veux dire à la dernière heure et à la mort, pensée qui ne saurait être ni superflue ni prématurée, puisque la mort est certaine pour tous et que l’heure de la mort est incertaine.

Avant donc que la mort ne m’en empêche, car, outre qu’elle est toujours suspendue au-dessus de nos têtes à cause des accidents de tout genre, elle ne peut être éloignée à raison de la brièveté de la vie; maintenant que, par la grâce de Dieu, je suis sain de corps et d’esprit, je crois utile et convenable de disposer par testament de ma personne et de mes biens.

Quoique, à dire vrai, mes biens soient si peu nombreux et d’une si petite valeur que j’ai honte en quelque sorte d’en faire l’objet d’un testament. Mais riches et pauvres ont les mêmes soucis, bien que sur des choses inégales. Je veux donc régler mes dernières volontés et les consigner par écrit, par un sentiment de bienséance, et surtout pour éviter qu’après ma mort, par suite de ma négligeance, on ne fasse un procès sur mes prétendus biens. … Continue reading

Mentez, il en restera toujours quelque chose !

perse.jpg Cet été j’ai lu le Journal de Gide (1939-1942). Depuis, j’ai découvert qu’il avait fait des tripatouillages dans les années 40-41 : sur le style (bon, ça c’est d’accord), sur des dates (c’est plus fâcheux…) ; mais surtout sur des phrases entières qui ont été changées dans un sens plus “résistantialiste” ou moins “maréchaliste” (là ce n’est carrément pas convenable).

La semaine dernière je lisais la Correspondance de Saint-John Perse avec Mina Curtiss et je découvre, là aussi, que le cher Alexis est bien léger. Il rédige carrément (et édite lui-même dans la Pléiade) des lettres fictives enjolivées ou carrément inventées afin que son génie passe mieux à la postérité ! Pathétique non ? Le problème est que la destinataire était encore vivante ! Et elle aurait eu cette phrase malicieuse : “ces lettres sont très belles, surtout celles que je n’ai pas reçues!”. Comme par hasard les plus belles et les plus somptueuses. Pathétique.

PS. Je crois que je vais écrire une thèse sur le mensonge ; il y a de quoi faire : mensonge en littérature, en amour, en politique, dans les rapports administratifs, dans le vie quotidienne, dans les déclarations fiscales, dans le travail au noir, dans les chiffres du chômage ou de l’inflation, dans les dates de fraîcheur sur les yaourts (non, ça je ne crois pas) ; dans mon Blog ? (euh, eh bien disons que c’est différent, que c’est du mensonge …par omission).

Mentez il en restera toujours quelque chose

Une langue au nord de l’avenir…

celan.jpg Interrogé par Laure Adler sur France-Culture, George Steiner raconte : “… je suis à la gare de Francfort entre deux trains. Dans un kiosque, un livre m’intrigue. J’ouvre et – première phrase – je lis: “Une langue au nord de l’avenir”... J’eus un choc quasi physique et j’ai presque raté mon train. Cette phrase a changé ma vie. J’ai su qu’il y avait là une immensité qui allait entrer dans ma vie. Ce fût ma première rencontre avec l’oeuvre de Paul Celan”.

“Une langue au nord de l’avenir” ... est en effet une phrase magnifique mais le problème est que Paul Celan ne l’a pas vraiment écrite et que laure Adler ne relève même pas. Le texte exact est: “Dans les fleuves, au nord de l’avenir, je ne jette le filet qu’avec hésitation”.

IN DEN FLÜßEN nördlich der Zukunft
werf ich das Netz aus, das du
zögernd beschwerst
mit von Steinen geschriebenen
Schatten.

Vous me connaissez, j’ai aussitôt envoyé un petit mot à GS. pour attirer son attention sur ce petit lapsus littéraire. Je n’attendais évidemment pas de réponse et pof, contre toute attente, hier, par retour de courrier, un mot charmant dans ma boite disant mea culpa. Vraiment sympa pour ce grand professeur d’université de répondre gentiment comme ça à l’inconnu que je suis. Sur une super belle vieille machine à écrire en plus.

Aussi ici

“Il y a de très belles prunes sur la route de Weimar…”

heine-4.jpg Le problème, avec un Blog, c’est de trouver quelque chose à dire tous les jours. On aimerait bien raconter des choses élevées et sublimes mais quand on n’a pas de génie, évidemment, c’est dur ; et alors on parle des prunes de Saxe sur la route conduisant à Weimar… Je vous raconte : le beau jeune homme sur la gauche c’est Heinrich Heine. Un jour, il décide de rendre visite à l’immense Goethe à Weimar. Heine – qui s’attendait à rencontrer Zeus en personne – raconte : “J’avais réfléchi pendant bien des nuits d’hiver à ce que je pourrais bien dire d’élevé et de sublime à Goethe lorsqu’un jour je le verrai. Et lorsque je le vis, j’étais tellement impressionné que n’eus rien d’autre à lui dire sinon que “les prunes des arbres entre Iéna et Weimar étaient très bonnes au goût ! Et Goethe se mit à sourire.”

… et moi je vais me coucher : je suis mort de fatigue et j’ai trop honte, dans ce blog, de n’avoir rien à dire d’élevé et de sublime.

Inspecteurs des Volailles et Lapins

borges.jpg Je ne sais pas pourquoi, en passant au marché ce matin, en voyant des lapins pendus à la devanture du boucher, j’ai repensé à ceci : en 1945, Jorge-Luis Borgès déclarait à un journal de Montevideo que la situation était si grave en Argentine qu’un très grand nombre d’argentins étaient en train de devenir nazis sans s’en rendre compte. Quelques mois plus tard, le général Juan Peron le faisait radier de son poste de bibliothécaire et nommer … Inspecteur des Volailles et des Lapins au marché de la rue Cordoba. Bétise crasse des fascistes. En 1955, Borges sera nommé Directeur de la Bibliothèque Nationale et deviendra aveugle, évoquant “la splendide ironie de Dieu qui le gratifie simultanément de 800 000 ouvrages et de la pénombre”. En 1986, le plus grand écrivain du monde disparait sans avoir jamais reçu le prix Nobel de littérature. Bétise crasse des Nobels !

Quant à moi, je n’ambitionne rien d’autre qu’être un jour nommé Inspecteur des Laitues et des Potirons au marché de la rue Cler, Paris VII ! Ou, comme l’imaginait Nikos Kanzantzaki, “capitaine dans le vaisseau que la reine de Saba envoyait tous les trois ans à Salomon, chargé de singes et de paons”. Ou encore Messager des étoiles qui serait un bien beau métier

Texte renversant de Nikos Kazantzaki

Comme un parfum de courge farcie à la station Argentine

Il y a des textes que je trouve renversants

NikosKazantzaki_4
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Dans sa magnifique Lettre du Greco, Nikos Kazantzaki écrit :

“Quand mon pèlerinage fut achevé, je suis resté quelques jours à Boukhara pour me reposer, j’ai senti, après tant de gel inhumain en Sibérie, le soleil bien-aimé tomber sur moi et réchauffer mes os et mon âme. J’étais arrivé un peu avant midi, il faisait très chaud mais on avait arrosé les rues, et l’air sentait le jasmin. Des musulmans, portant des turbans multicolores, étaient assis sous des tonnelles de chaume et sirotaient des sorbets rafraîchissants. Des enfants joufflus, la poitrine découverte,trônant sur des hauts escabeaux, dans les cafés, chantaient de passifs amanés orientaux. J’ai acheté un melon, je me suis assis à l’ombre de la célèbre mosquée de Kok-Kouba, j’ai posé le melon sur mes genoux; j’avais très faim et très soif, je l’ai coupé, tranche par tranche, et je me suis mis à manger; son parfum, sa douceur, arrivaient jusqu’à la moelle de mes os. J’étais comme une rose de Jéricho fanée; je m’étais plongé dans la fraîcheur du melon, j’avais ressuscité. Une fillette est passée, qui devait avoir sept ans; son dos était couvert d’une foule de tresses minuscules et à chaque tresse pendait un coquillage ou une pierre bleue, ou un croissant de bronze pour chasser le mauvais oeil; et tandis qu’elle passait devant moi ses hanches se balançaient comme celles d’une femme adulte et l’air a embaumé le musc. A midi le muezzin est monté sur le minaret qui me faisait face; il avait une barbe toute blanche, un turban vert; il a posé la paume de ses mains sur ses oreilles et s’est mis, en regardant le ciel, à appeler les fidèles à la prière; et tandis qu’il criait, une cigogne a plané dans l’air embrasé et est venue se poser, sur un pied, au sommet du minaret. J’ouvrais les oreilles et j’écoutais, ouvrais les yeux et regardait. Je savourais le fruit très doux et parfumé, j’étais heureux. J’ai fermé les yeux; mais j’ai craint de tomber dans le sommeil et de perdre tout ce bonheur, je les ai rouvert…(…)

Moi, que voulez vous, des textes comme ça, ça me renverse !

Toutefois, je vous assure que…
Parfumer les ragoûts à la Légion d’honneur
L’escargot archange

“Ma tête était une mappemonde et un canari assis sur le sommet de ma tête chantait !”

“Je devais avoir quatre ans lorsque, un jour de Nouvel An, mon père m’offrit un canari et une mappemonde comme cadeau de bonne année. Après avoir soigneusement refermé les portes et les fenêtres de ma chambre à coucher, j’ouvrais grand la cage et laissais le canari voler librement… Il avait pris l’habitude de s’asseoir au sommet du globe et chantait pendant des heures et des heures pendant que je l’écoutais en retenant mon souffle… Je pense que cet événement extrêmement simple a influencé ma vie bien davantage que tous les livres et tous les gens que j’ai été amené à rencontrer ultérieurement. Parcourant inlassablement le monde pendant des années, accueillant tout et renonçant à tout, j’ai senti que ma tête était une mappemonde et qu’un canari était perché au sommet de ma pensée et chantait”.
Nikos Kazantzaki

Un texte de Kazantzaki que je trouve renversant de beauté
Toutefois, je vous assure que…
Parfumer les ragoûts à la Légion d’honneur
L’escargot archange

Le canari de Milosz s’est envolé !

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