Je dois souffrir du grave syndrome des plumes d’oies …

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C’est un syndrome bizarre : d’abord une envie de dormir permanente qui me terrasse partout et tout le temps, même quand je me ballade au Luco comme aujourd’hui par un temps d’hiver (désolé Odile) … Ensuite le besoin répétitif et bizarre d’être accroché au cou d’une oie (ça je sais d’où ça vient : c’est un vieux souvenir d’enfance des merveilleux voyages de Nils Holgersson de Selma Lagerlöf). Enfin l’envie d’être carrément une oie cendrée pour pouvoir survoler le Hokkaïdo en plein hiver, le cou tendu en avant, volant les yeux mis clos à travers de gros flocons épais comme une neige meringuée…

Ce rêve est rémanent et on m’a déjà prévenu à l’époque : “Warning ! Transformation imminente en dindon ? ou aspiration au cocooning !. Pas faux (toujours ce vieux besoin de tendresse), sauf que je ne veux pas être dindon mais oie cendrée ! Très certainement à cause de la blancheur de leurs plumes qui me rappelle la couleur du glacage au kirsch des Basler Läkerli dont je m’empifrais à Noël quand j’était petit…

A propos de la couleur des oies, je me rappelle que Claude Hagège disait quelque part
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J’ai compté les mots qui disparaissaient… Il n’en reste plus

Voilà, Alzheimer® a presque terminé et gagné sa première bataille contre les mots. Maman, qui savait tant de choses, ne sait désormais plus rien. Les derniers mots qu’elle utilisait pour communiquer ont maintenant tous disparus (il en reste deux ou trois), remplacés par les terribles billes noires d’Alzheimer®. Plus de mots, juste du noir… Et je sais que ce n’est que la première manche d’Alzheimer® et que le pire est encore à venir. J’ose à peine imaginer. Je sais en tout cas que plus aucun miracle ne viendra s’agenouiller devant ma porte comme un chameau attendant qu’on le monte (un chameau bienveillant mastiquant un épi sec et souriant avec ses bons yeux aux grands cils). Voilà, je n’en dis pas plus. Je voulais juste donner quelques nouvelles du front à ceux qui parfois me disent qu’ils pensent à moi et me demandent comment ça va !

Je deviens traducteur ce ce qui n’a pas été dit
les plaisirs de la conversation
Le chat d’estelle
Mes jours avec alzheimer

Quelques petits bouts de silence, en vrac… Continue reading

La mémoire de certains soirs de Noël …

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Switchie c’était ma petite chienne… morte il y a quatorze ans un soir de Noël. Même avec ma mémoire totalement pulvérisée, le coeur se serre comme si c’était hier… C’est curieux la mémoire… il y a des moments qui ne s’effacent pas ; et d’autres qui sont totalement pulvérisés…

Switchie in memoriam
Disparaitre dans un calendrier de l’Avent

Le silence, lorsque les paroles et les mots ont disparu…

Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui parlent du Mime Marceau et que j’entends jacasser dans les médias pour lui rendre hommage sont ceux-là même qui auront usé les mots jusqu’à la corde ; jusqu’à vous donner envie de ne plus rien dire pendant des mois pour laisser revenir le silence et reposer la langue de leur vacarme insignifiant.

Au cours des dernières années, j’ai découvert ce qu’était le silence lorsque les mots n’existent même plus pour le rompre… Comme les enfants qui arrachent une à une les ailes des mouches, alzheimer arrache les mots les uns après les autres, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que deux, ou trois, et bientôt plus aucun… comme un ciel plein d’étoiles qui s’éteint peu à peu… Dans cette nuit sans étoiles où l’âme grelotte parce que c’est la vie qui s’en va doucement, on mesure alors ce qu’est le silence, et le poids des mots et tout ce qu’ils représentaient quand ils étaient agiles, souples, vivants et pas des ossements momifiés dans les dictionnaires ou la bouche des hommes politiques… Merci et adieu cher Mime Marceau…

Quelques petits bouts de SILENCE, en vrac… Continue reading

Je deviens traducteur de ce qui n’a pas été dit…

dictionnaire.jpg A cause d’alzheimer, Maman ne parle presque plus. Elle oublie tous les mots qui disparaissent les uns après les autres… Alors j’essaye de comprendre ce qu’elle veut dire, de trouver les mots oubliés, de remettre un peu de sens et de logique là où il n’y a en déjà presque plus. Je suis devenu une sorte de …. traducteur de ce qui n’est pas dit…. Une histoire hassidique raconte qu’un juif illéttré ne sachant pas lire les prières pour le jour de kippour quitta la synagogue et alla en plein champ pour crier une à une les lettres de l’alphabet, demandant à Dieu de bien vouloir les ordonner à sa guise. Les lettes montèrent au ciel et la prière plut à Dieu…. J’essaye de faire pareil avec ce que maman ne dit plus : inventer les mots et remettre sa pensée dans l’odre… C’est difficile. On vit tous les deux avec une petite poignée de mots qu’on garde précieusement pour cet hiver comme les écureuils le font avec leurs noisettes. Je ne sais pas ce qyu nous restera en janvier…

Lord Polonius: What do you read, my lord?
Hamlet: Words, words, words.
Lord Polonius: What is the matter, my lord?
Hamlet: Between who?
Lord Polonius: I mean, the matter that you read, my lord.
(Hamlet II, 2, 191-195)

Le silence lorsque les mots ont disparu

Les plaisirs de la conversation

Je n’ai pas dû naître en août mais en fa mineur…

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Dans deux jours c’est mon anniversaire. Cet après-midi, avec maman, je relisais donc des vieilles lettres d’avant ma naissance. Ils attendaient en fait une petite “Caroline” et n’ont pas du être déçus de la surprise ! J’ai aussi du mettre un certain temps à arriver et c’est sûrement de là que vient mon IMPATIENCE maladive, perpétuelle, ancestrale, congénitale : depuis le premier jour je dois essayer désespérément de rattraper le retard pris à la naissance et ça m’épuise. A l’époque, j’avais lu dans une revue de psychiatrie que mon comportement était typiquement celui des enfants qui ne savaient pas différer leur impatience. Forcément, pas une seconde à perdre ! C’est pas un psy qu’il faudrait que j’aille voir mais un pédiatre ! ça me rajeunirait.

Aujourd’hui – à cause d’alzheimer et de la mémoire qui fout le camp – je suis de moins en moins sensible à l’écoulement du temps : juin, août ? … même pas vu passer ! juillet ou mars, pas non plus. 2002 et 2004 encore moins… Je suis davantage sensible aux tonalités. Je n’ai pas dû naître en août mais en fa mineur. Plutôt que les âges de la vie, Dieu aurait du nous attribuer quelques tonalités par lesquelles on passerait comme dans le clavecin bien tempéré. Certains arriveraient jusqu’à La bémol majeur et d’autres jusqu’à à Si mineur… Ce serait peut-être plus intéressant que de compter en années. S’asseoir sur une chaise au Luxembourg à côté d’une jolie fille : “Ah bon, vous êtes en ré majeur ? enchanté, moi je suis en si mineur ! Que la lumière est belle aujourd’hui…”. Mais bon, je ne vais pas chipoter sur la Création, elle est trop belle : Gloria patri et filio et spiritui sancto, sicut erat in principio et nunc et semper et in saecula saeculorum. Amen !

Les petits sparadraps d’Alfred Brendel
J’appartiens au monde d’avant la pomme
“Ne perdez pas de temps à regarder la nature, Bruno”
Je relève de la pédiaterie

Miaou le chat d’Estelle

chatestelle24Estelle a l’âge où les mots s’apprennent à la pelle : elle sait déjà tous les noms des animaux. Elle dit miaou au lieu de chat mais elle sait déjà croTrodile et kangRourou.
Maman à l’inverse les oublie les uns après les autres. Je marche avec elle en la tenant par la main mais, pour les mots, je suis impuissant : sans que je puisse l’aider à les retenir, ils s’envolent comme des cerf-volants emportés dans le ciel de l’oubli. A la fin de la symphonie Les Adieux, (je déteste les symphonies mais bon, je vous raconte tout de même), au lieu d’un mouvement vif, Haydn a composé un adagio pendant lequel les instruments se taisent les uns après les autres, tandis que les musiciens soufflent leurs bougies et quittent leurs pupitres l’un après l’autre, laissant la scène dans le noir.

Maman éteint aussi une à une toutes les bougies des mots et le monde déjà se fait un peu moins lumineux : il n’y aura bientôt plus les couleurs pour dire les choses, plus de merles, plus de pivoines, plus d’anges de Fra Angelico non plus ; Florence et Venise disparaîtront également dans l’oubli, et les souvenirs des maisons d’enfance avec leurs vieilles glycines, et Giotto et la Bible et le nom des fleurs et celui des jours de la semaine… Beaucoup de prénoms déjà ont disparu et on se sent déjà un peu plus seuls. Quand tous les mots auront disparus que restera-t-il? Ma gorge se noue quand j’y pense et les mots – les miens – ont déjà de la peine à venir: faire une phrase me devient à moi même une entreprise dont je mesure la difficulté et donc le miracle !

On est un jour d’élections européennes : Maman aura cherché ses mots toute la journée ; pendant la soirée électorale, des politiciens lamentables et des journalistes médiocres en feront un usage méprisable fabriquant des phrases en bois avec des slogans galvaudés. Gorgias va encore gagner contre Socrate et notre démocratie va mourir de parlotte. Si ces crétins savaient ce que chaque mot renferme en lui comme puissance explosive ! Et qu’en les perdant on perd pratiquement tout ! Mais on ne se rend souvent compte que quelque chose est précieux que lorsqu’on l’a perdu c’est à dire lorsqu’il est déjà trop tard.

Et si on écoutait davantage les sourds et les muets ?

Une boite pour le huitième jour de la semaine ?

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C’est marqué sur la boite, mais Maman ne sait plus très bien quel jour on est… Moi non plus d’ailleurs, je ne sais plus très bien. Alors je suis la disparition des cachets dans la boite pour savoir où j’en suis de la journée : quand c’est vide à gauche c’est encore le matin ; quand c’est vide à droite c’est que la journée est finie. Je ne l’ai pas vu passer mais elle est finie et on change de boite. Ma vie s’écoule comme ça, dans l’espace de ces sept boites des sept jours de la semaine qui ne mènent nulle part. Ou plutôt dans ce que Christian Bobin appelle le Huitième jour de la semaine, c’est à dire cette autre dimension du temps, ce pur présent que les sages et les philosophes appellent éternité. Le huitième jour ce n’est pas un jour en plus; mais chaque jour dans sa vérité, dans sa quotidienneté de vivre. Vivre non pas l’attente ou la nostalgie de quelque chose (comment ferait-on d’ailleurs puisqu’on ne se souvient plus de rien) mais la pure présence du présent. Le Huitième jour c’est la vie quotidienne en tant que le présent est là; c’est à dire ce que Spinoza appelle “une expérience d’éternité”. Une éternité douloureuse et accablante mais une expérience d’éternité tout de même. Je finirai bien par arriver au Paradis plus vite que prévu.

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Décidément j’ai vraiment un problème avec le temps qui passe ! … et avec mon horloge biologique qui est détraquée ; et aussi avec le temps qui passe !
Et maintenant aussi avec le “temps-alzheimer” aussi : La montre-baromètre ;Explosion de la logique temporelle ;

Message personnel : Julia, c’est grâce à toi que nous avons ces boites de cachets qui, tu le vois, nous servent aussi d’agenda et de calendrier ! Merci.

Moi aussi je fonctionne sur ma réserve d’énergie !

ordi_pile.jpg Je n’arriverai jamais à comprendre pourquoi les émissions qui m’intéressent sur France-Culture sont toujours programmées après minuit par Laure Adler. Cette semaine, tous les soirs, c’était à 0:40 ! et depuis cinq jours je dois donc mettre des petites allumettes sous mes paupières pour les tenir ouvertes. Mon ordinateur qui lui aussi en a marre d’attendre si tard veut se mettre en veille pour préserver le contenu de la mémoire… Et moi donc ! c’est où pour me brancher secteur ? Y a pas que les ordinateurs qui ont le droit de préserver le contenu de leur mémoire !

La mémoire de maman aussi défaille : tous les mots ont disparu…

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