«L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. L’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir.»

pierre_noire2

(La phrase du titre est de Victor Hugo). Je ne sais pas bien si c’est à cause du bleu du ciel qui a disparu, ou toutes ces histoires de glaucome et de rétrécissement du champ de vision, mais l’idée du noir devient de plus en plus présente dans ma vie…

J’écoutais récemment Peter Szendy parler de son livre “L’Apocalypse cinéma” et il racontait qu’en sortant du film Melancholia de Lars van Trier, il ne savait plus très bien où il était, s’il faisait jour, s’il faisait nuit … Continue reading

Outrenoir… au-delà du noir…. de l’autre côté du noir…

Hier soir, dans un documentaire sur Arte, Pierre Soulages disait ceci :

Enfant, je devais avoir quatre ou cinq ans, je me tenais contre le parapet du pont et il y avait des trains à vapeur qui manoeuvraient dessous dans un énorme panache de fumée noire qui obscurcissait tout le paysage. On ne voyait plus rien ; on était dans la fumée noire. Et progressivement la fumée s’en allait et les formes réapparaissaient et j’aimais beaucoup ça”.

Ce noir et cette suie des locomotives n’a strictement rien à voir avec le magnifique “outrenoir” de Soulages (qui désigne évidemment un tout autre champ mental que celui qui est atteint par la seule couleur noire)… mais je me demandais, en l’écoutant parler de cette fumée noire, ce que je verrai du paysage de ma vie quand l’énorme crasse noire que dépose Alzheimer® sur mon âme aura progressivement disparu… Qu’y aura-t-il outrenoir ? Qu’y aura t-il après le noir ?

Attention respect
L’outrenoir de Soulages
Des croquis inédits de Soulages
Youpi j’ai des lunettes faites par Soulages

Artsy’s Pierre Soulages page

Alzheimer peint tout en noir dans ma vie comme dans la chanson de Bob Dylan…

J’ai compté les mots qui disparaissaient… Il n’en reste plus

Voilà, Alzheimer® a presque terminé et gagné sa première bataille contre les mots. Maman, qui savait tant de choses, ne sait désormais plus rien. Les derniers mots qu’elle utilisait pour communiquer ont maintenant tous disparus (il en reste deux ou trois), remplacés par les terribles billes noires d’Alzheimer®. Plus de mots, juste du noir… Et je sais que ce n’est que la première manche d’Alzheimer® et que le pire est encore à venir. J’ose à peine imaginer. Je sais en tout cas que plus aucun miracle ne viendra s’agenouiller devant ma porte comme un chameau attendant qu’on le monte (un chameau bienveillant mastiquant un épi sec et souriant avec ses bons yeux aux grands cils). Voilà, je n’en dis pas plus. Je voulais juste donner quelques nouvelles du front à ceux qui parfois me disent qu’ils pensent à moi et me demandent comment ça va !

Je deviens traducteur ce ce qui n’a pas été dit
les plaisirs de la conversation
Le chat d’estelle
Mes jours avec alzheimer

Quelques petits bouts de silence, en vrac… Continue reading

Apprendre à dézoomer vite fait …

Il faut très rapidement que j’apprenne à dézoomer. Ceux qui me connaissent un peu savent que j’aime bien faire exactement l’inverse : agrandir les toiles des Musées avec une loupe à 200% ; ou agrandir les cartes comme un malade avec Google Maps… Mais ces derniers temps, c’est Alzheimer qui a zoomé un peu trop fort dans mon cerveau : il a tout peint en noir et agrandi la tache à 200%. Brrrrr, fait beaucoup trop sombre là dedans maintenant : faut que je dézoome rapidement pour retrouver un peu de blanc et de calme intérieur… Le seul problème avec Alzheimer, c’est qu’il ne vous laisse pas prendre du recul : ce serait trop beau… Et le yin yang il s’en moque comme de sa première chemise ! Bon, enfin bref, ce que je voulais dire c’est que j’allais peut-être essayer, ces prochains temps, de prendre un peu de…. recul. Sur ma vie. Et peut-être aussi sur ce blog… Dézoomer quoi ! Et sans doute l’abandonner. Arrêter d’écrire. Plus rien à dire n’importe comment. La vie est trop dure.

Agrandir à 200%
Agrandir avec Google Maps
Alzheimer peint tout en noir
Mon cerveau ou Dresde après le bombardement : pareil
Les journées avec Alzheimer

Message personnel :-)

Sur les grilles du Luxembourg en ce moment, cette photo prise à Minsk par Andrei Liankvich, d’une femme célébrant l’élection triomphale d’Alexandre Loukachenko à la présidence de la république de Biélorussie (82% des voix), un score dénoncé partout comme frauduleux, y compris par le Conseil de l’Europe.

Ce qui m’amuse dans cette photo, outre sa sidérante beauté idéologique et esthétique, c’est qu’elle est carrément l’autoportrait psychologique d’une vieille amie (qui se reconnaîtra évidemment dans ce petit clin d’oeil personnel). En lutte courageuse contre l’adversité, perpétuellement prête à monter au front, elle est toujours dressée, fière et solitaire, contre l’ennemi potentiel, quelqu’il soit : idéologique, professionnel ou familial… Plus qu’une Mère Courage, c’est une “Petite Mère du Peuple” toujours prête à partir au combat avec son sac à main en bandoulière, même (ou surtout) pour les causes perdues ou imaginaires mais qui font les délices de sa psy et de quelques amis qui continuent à bien l’aimer pour sa fougue indestructible et son insubmersible énergie :-) Allez courage Mumu ! On t’aime quand même :-)

Encore une petite merveille en noir et blanc

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Grâce à Lydie et Enes qui me l’ont fait découvrir, je viens de voir le véritable petit bijou que sont Les derniers jours d’Emmanuel Kant de Philippe Collin. Comme toujours, je découvre tout très tardivement puisque le film date de 1993, et peut-être le connaissez vous déjà, auquel cas je passe pour un âne mais ce n’est pas grave. C’est un petit chef d’oeuvre d’intelligence : profond, drôle et léger comme fumée… 70 minutes de pur bonheur en noir et blanc sur les derniers jours de l’auteur de La Métaphysique des moeurs a Koenigsberg en 1804. Petits récit en tableaux magnifiques du vieux philosophe vieillissant mais à l’esprit encore vif, alerte, curieux de tout, de vie, de nature et d’amitiés. Adaptation étincelante du texte de Thomas de Quincey (dont j’ai découvert l’existence par la même occasion), le film retrace l’emploi du temps que Kant répète chaque jour jusqu’à ce que la vieillesse en trouble les promenades, les gestes et l’harmonie minutieuse … Mais ce que je peux vous dire n’a strictement aucun intérêt : c’est le film qui est beau et une petite perfection. On ne le raconte pas ; on le regarde ; émerveillé. Bravo à Philippe Collin qui force l’admiration. Et merci à Lydie et Enes qui sont des passeurs merveilleux.                          

Réalisation : Philippe Collin (1993). Avec: Roland Amstutz, David Warrilow, André Wilms. Les Films du Paradoxe. (à la FNAC)

Les derniers jours d’Emmanuel Kant, Thomas de Quincey traduit par Marcel Schwob (Wikipedia)

Allez, camarades, encore un petit effort pour aimer le gris !

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Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais je trouve qu’en ce moment les vieux fanatismes reprennent du poil de la bête : les idéologies, les dogmatismes, les militantismes, les extrémismes … tous ne nous proposent qu’une pitoyable alternative entre le pire et le moindre mal. Si encore ils nous proposaient de tirer un peu vers le bien, ce serait déjà mieux. Mais non, ils se contentent du “moindre mal” et font claquer leurs drapeaux aux extrêmes : soit tout rouge, soit tout noir ; fascistes tous les deux n’importe comment. Entre les deux, ils sont aveugles : comme les taureaux, il faut absolument leur agiter des torchons sous les yeux, car ce sont les couleurs tranchées qui les font vivre. Et nous tuer par la même occasion car les guerres civiles, les terrorismes et les fanatismes sont tous le fait de gens qui s’obstinent à penser la morale en termes manichéens, prêts à vous trancher la tête au nom de ces couleurs tranchées précisément. Ce week end, sur France-Culture, j’entendais cette citation d’Adam Michnik : “Le gris est beau”. Eh bien j’approuve ! Dire “le gris est beau” c’est ouvrir un nuancier beaucoup plus vaste et subtil que leur monochromes rouges de sang. Allez, je vous laisse, marre des idéologies, je retourne à ma Correspondance de Rilke… Dans une lettre à Clara datée du 14 septembre 1905, Hôtel du quai Voltaire, il écrivait :

“… il me faut aller sur le balcon pour ne pas manquer
l’avènement du gris”.

Je trouve que c’est une phrase magnifique, surtout en ce moment où le gris est en train de s’installer majesteusement au dessus de Paris. Combien de gens à votre bureau vous ont dit aujourd’hui : “il faut aller sur le balcon pour ne pas manquer l’avènement du gris”. Pas beaucoup n’est ce pas ?

“C’est bien, il fait encore beau” !

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Tous les ans, quand il fait encore beau mais qu’il commence à faire froid et que le ciel devient gris, ma mère dit la même phrase et moi, chaque fois, je l’entends de travers. J’entends : “c’est bien, il fait en corbeau” et pof, je suis dans un tableau de Breughel. Oui, je sais c’est complètement idiot d’entendre corbeau quand on vous dit qu’il fait encore beau et vous devez vous dire que ce blog est totalement débile mais bon, il faut bien que je vous dise les choses essentielles qui arrivent dans ma vie, non ? Et ce corbeau qui revient tous les ans à l’époque de la Toussaint, c’est essentiel dans ma vie. Et donc c’est sur ce blog. Bon, allez, pour que vous ne soyez pas trop déçus, je vous donne aussi ce petit haïku de Bashô :

Le corbeau d’habitude je le hais

mais tout de même… ce matin


sur la neige… !

Quelques haikus
L’étonnante intelligence des corbeaux (conférence de Joshua Klein sur TED ; 10:06 min)
Ceci n’est pas un corbeau !

Noir et blanc (suite)

Ce n’est pas important, mais c’est la première fois que j’en prends conscience. J’ai toujours vu Camille Claudel sur des photos en noir et blanc. Et je viens d’apprendre que Camille avait des yeux bleu marine (dont son frère Paul disait qu’ils étaient “couleur de raisins mûrs”). Bleus marine donc, je n’y avais même pas pensé ! je suis prisonnier des photos en noir et blanc. Et peut- être aussi prisonnier de bien d’autres choses.
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Tout en noir et blanc ?

En regardant une très belle émission sur Willy Ronis je me suis dit que le blanc et noir c’était vraiment beau. Ahurissant de beauté en fait. C’est fou ce que l’on perd en voyant tout en couleur dans le monde flashy d’aujourd’hui… Je vais me remettre à regarder en noir et blanc. ça me changera. D’ailleurs quand j’y pense, je me rends compte qu’avec alzheimer toutes mes nuits sont blanches et tous mes jours sont noirs. Donc je ne suis pas très loin du but.
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Ce qui me rappelle aussi ce que chantait Bob Dylan : “she can take the dark out of the night time and paint the day time black…”

Archi connu et alors ?

Pierre noire…

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Ce soir Maman ma demandé quel était mon prénom..

Black monday

cailloux.jpgIl y a des jours à marquer d’une pierre noire. Cet après-midi en tout cas. La maladie qui progresse chez les personnes qu’on aime peut rendre littéralement cinglé. Ne rien pouvoir faire, sentir les choses se défaire et la personne s’en aller doucement me rend carrément malade. Je n’arrive plus à rien tellement ça me déprime. Ce soir pourtant j’étais à un concert à Saint-Séverin pour écouter Gérard Lesne et je n’ai strictement rien entendu tellement ma tête était ailleurs. Il a chanté le magnifique Omba mai fu de G.F. Haendel… Voilà c’est dit. Je regarde cette pierre noire et me dis que, comme ça, avec son ombre, elle parait un peu plus légère qu’elle n’est en réalité. Tiens, demain matin s’il y a du soleil, je regarderai mon ombre pour voir si je parais plus léger que je ne suis. On peut toujours rêver…

Des croquis inédits de Soulages

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Je dis à une amie que Pierre Soulages est un vieil ami de la famille et que récemment j’ai eu la chance de visiter son atelier à Sète : il m’accueille avec une infinie gentillesse, nous parlons de l’époque de Rodez où il était avec mon père au pensionnat Saint-Joseph, et tout à coup, passant à côté d’un gros classeur entouré d’un lacet noir, il me dit :

Tenez, Eric, j’ai ici des esquisses que j’avais réalisées à l’époque où je commençais à réfléchir aux vitraux de la collégiale de Conques. Il y en a des dizaines qui n’ont pas servi. Si vous voulez, je vous en donne quelques-unes.

Je n’en crois pas mes oreilles, il ouvre le précieux classeur et insiste :

tenez, prenez ce que vous voulez et je vous les signe

J’hésite, je me confonds en remerciements et choisis en tremblant les quatre esquisses scannées ci-dessus. Elles sont, on le voit, très différentes des vitraux finalement réalisés mais justement, elles sont la source lumineuse du magnifique projet de Conques et je les trouve très belles : avec ces rayures si fines et ces infinies nuances de gris…

Bon, toute cette histoire est évidemment une blague. Voilà ce qui s’est passé : en rentrant de l’expo Soulages à la BNF, je trouve par terre une plume de pigeon. Noire et grise et surtout striée comme les vitraux de Conques. Et j’ai fait ce petit montage. Voilà c’est tout, je ne suis pas l’heureux propriétaire de croquis inédits de Pierre Soulages mais je vous confirme que son exposition à la BNF est sublime et que parfois, si on la regarde bien, une simple plume d’oiseau peut provoquer un réel émerveillement et une émotion artistique profonde.

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Attention respect
L’outrenoir de Soulages
Youpi j’ai des lunettes faites par Soulages
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Artsy’s Pierre Soulages page

L’outrenoir de Soulages …

soulages_portrait2.jpg “Une peinture que l’on a appelée “noir lumière” et que moi j’appelle “outrenoir”. Quand je suis revenu voir ce que j’avais fait, je me suis aperçu que je ne travaillais plus avec du noir, mais avec la lumière reflétée par le noir.” (Pierre Soulages)

Merci Jamie pour cette magnifique exposition des gravures de Pierre Soulages à la BNF.

Attention respect
Des croquis inédits de Soulages
Youpi j’ai des lunettes faites par Soulages
apres_le-noir-d-alzheimer

Le voile de la cataracte

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Depuis des mois, une petite brume grise tombait sur mes yeux. Comme un voile cachant progressivement la vue et donc le monde. En quatre ou cinq mois tout s’est brusqument assombri. A Venise, où j’étais en mai, c’était comme si Canaletto avait pris les pinceaux de Monet : les traits étaient moins nets et tout devenait un peu brouillé. Et je ne suis pas certains d’avoir bien reconnu toutes mes Madones de Bellini auxquelles j’étais venu rendre visite. Mais bon, ça y est, je me suis fait opérer par le professeur THX à Rothschild. Qu’il soit béni pour sa dextérité et son humour ! Et de permettre ce nouveau regard sur le monde. L’oeil droit est désormais d’une luminosité étonnante, tout est incroyablement propre, les rues, les trottoirs, les murs. Comme si tout avait été lavé et ravalé pendant la nuit. Sorte de loi Malraux pour les yeux. Même le frigidaire est désormais vraiment blanc. Plus besoin de femme de ménage : tout est propre ! Le plafond aussi. Stupéfiant. Mais bon, il y a encore l’autre oeil à faire. Et ensuite on verra. Il parait que le ciel aussi sera plus bleu. Pour l’instant la gamme pantone est un peu bousculée : le ciel est un peu trop mauve à mon goût et les murs un peu trop blancs. Mais les merles sont restés noirs et ils chantent toujours aussi bien le soir sur la pelouse. Verte ?

(Masque Makonde, Tanzanie, bois, patine ocre rouge, rehauts de pigments noirs).

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