Quant l’échange ne se réduit plus qu’à une dizaine de mots…

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Je relisais le Journal des annnées noires de Jean Géhenno et, le 21 février 1940, il parle des cartes postales réglementaires qui étaient la seule correspondance autorisée entre les deux zones pendant l’Occupation. Parlant de l’avilissement que les Français subissaient alors, il dit :

“Le texte imprimé à l’avance – et que nous avons seulement licence de maintenir ou de biffer selon la circonstance – prévoit qu’un homme peut être “en bonne santé”, ou “fatigué” ou “légèrement ou gravement malade” ou “blessé” ou “tué” ou “prisonnier”.

Voilà pour l’état de la bête. Quant à ses besoins, elle a permission d’avoir “besoin de provisions ou d’argent”. Enfin la Français moyen étant quelquefois, comme on sait, une bête à concours, il est indiqué qu’il peut être “entré à l’école”… qu’il a été “reçu”. C’est tout. Après quoi “Affectueuses pensées. Baisers”. Nous ne pouvons aimer ni plus ni moins.

J’ajoute — c’est toujours Géhenno qui parle — qu’une carte sur deux n’est pas admise. Une carte de Louisette à son grand-père est revenue ce matin. Elle disait bien que j’étais un peu “fatigué” et cela est permis. Mais elle avait ajouté “comme l’an passé” et cela est interdit. Un coup de vrayon bleu signalait sa faute”. (…)

On a de la peine, dans le monde bavard d’aujourd’hui, — là c’est moi qui l’ajoute — à imaginer cette restriction poignante de l’échange réduit à sa plus simple expression avec les êtres les plus chers… J’ai connu, dans une autre guerre, cette réduction des phrases et ce rationnement de la pensée à presque plus rien…

Quelques petits bouts de SILENCE, en vrac… Continue reading

Papier

Les bourreaux détestent le papier. Ils y voient toujours un danger. Le premier geste d’Otto Abetz et des troupes d’occupation nazies, en 1940, lorsqu’ils sont arrivés à Paris, a été de mettre sous séquestre tout le papier encore disponible dont on pouvait faire des tracts, des affiches ou des journaux. Le papier abondant c’est la matière première de la liberté, la substance vivante de la démocratie. Sans les trois cent mille exemplaires du “J’accuse” de Zola dans l’Aurore, il n’y aurait jamais eu d’affaire Dreyfus.
(lu chez Robert dans le livre sur Ernest Pignon-Ernest)

De combien de centimètres un platane pousse-t-il en 60 ans ?

guehenno7.jpg Dans le Journal des années noires de Jean Guéhenno que je viens de lire sur la plage (magnifique journal où l’honneur et la dignité claquent à toutes les pages) je lis à la date du 20 avril 1942 :
“Tout le long de la Seine, entre la porte du Carrousel et la Concorde, tous les platanes montrent, gravé profondément dans leur écorce, un grand V encadrant une croix de Lorraine. J’admire l’audace d’un tel travail. Il y a fallu dans doute toute une équipe. L’autorité occupante a fait passer au goudron ces inscriptions, mais cela les rend seulement plus visibles. Ces taches noires tirent l’oeil. Et ces inscriptions vont grandir pendant des années avec les arbres.”
Je me demande bien – soixante ans après – à quelle hauteur sont maintenant ces marques que je n’ai pas réussi à voir hier matin en remontant du Carousel à la Concorde. Tiens, je vais écrire au Maire de Paris pour lui demander d’envoyer aux Tuileries des observateurs avec des grandes échelles de jardiniers pour voir si ces inscriptions résitantes sont encore visibles en haut des platanes. Pour qu’on fasse des photos : il y a des arbres qui sont aussi des “lieux de mémoire” comme on dit aujourd’hui, non ?

Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944). Folio Gallimard n° 517

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