Aujourd’hui, j’ai passé quelques heures en Ouzbekistan !

boukhara.jpg Hier, Benoît m’envoyait un mail pour me dire : “je file dans quelques heures… Je penserai à toi à Tashkent et surtout à Samarcande”. C’est marrant mais pour moi ce sont des villes carrément mythiques; des villes imaginaires qui n’existaient que dans des livres ou dans des rêves et où l’on ne peut pas aller réellement, physiquement… Comme je reste à Paris à cause d’alzheimer pour m’occuper de maman, je voyage non pas avec Benoît mais avec Nikos Kazantsaki.

Voici ce que je lis dans sa magnifique Lettre du Greco : “Quand mon pèlerinage fut achevé, je suis resté quelques jours à Boukhara pour me reposer, j’ai senti, après tant de gel inhumain en Sibérie, le soleil bien-aimé tomber sur moi et réchauffer mes os et mon âme. J’étais arrivé un peu avant midi, il faisait très chaud mais on avait arrosé les rues, et l’air sentait le jasmin. Des musulmans, portant des turbans multicolores, étaient assis sous des tonnelles de chaume et sirotaient des sorbets rafraîchissants. Des enfants joufflus, la poitrine découverte,trônant sur des hauts escabeaux, dans les cafés, chantaient de passifs amanés orientaux. J’ai acheté un melon, je me suis assis à l’ombre de la célèbre mosquée de Kok-Kouba, j’ai posé le melon sur mes genoux; j’avais très faim et très soif, je l’ai coupé, tranche par tranche, et je me suis mis à manger; son parfum, sa douceur, arrivaient jusqu’à la moelle de mes os. J’étais comme une rose de Jéricho fanée; je m’étais plongé dans la fraîcheur du melon, j’avais ressuscité. Une fillette est passée, qui devait avoir sept ans; son dos était couvert d’une foule de tresses minuscules et à chaque tresse pendait un coquillage ou une pierre bleue, ou un croissant de bronze pour chasser le mauvais oeil; et tandis qu’elle passait devant moi ses hanches se balançaient comme celles d’une femme adulte et l’air a embaumé le musc. A midi le muezzin est monté sur le minaret qui me faisait face; il avait une barbe toute blanche, un turban vert; il a posé la paume de ses mains sur ses oreilles et s’est mis, en regardant le ciel, à appeler les fidèles à la prière; et tandis qu’il criait, une cigogne a plané dans l’air embrasé et est venue se poser, sur un pied, au sommet du minaret. J’ouvrais les oreilles et j’écoutais, ouvrais les yeux et regardait. Je savourais le fruit très doux et parfumé, j’étais heureux. J’ai fermé les yeux; mais j’ai craint de tomber dans le sommeil et de perdre tout ce bonheur, je les ai rouvert…(…).

Tu vois Benoit, je suis en même temps que toi à Boukhara : il fait chaud, ça sent bon le jasmin, je mange un melon, il y a une jeune fille avec des tresses-coquillages qui danse devant moi, le muezzin appelle à la prière… et, tiens, regarde, tout là haut à gauche du minaret, tu vois la cigogne ?

Ce qui me fait penser à ce conte terrible que j’ai déjà raconté ailleurs :

Conte arabe : Il y avait une fois, dans Bagdad, un Calife et son Vizir. Un jour, le Vizir arriva devant le Calife, pâle et tremblant : “Pardonne mon épouvante, Lumière des Croyants, mais devant le Palais une femme m’a heurté dans la foule. Je me suis retourné : et cette femme au teint pâle, aux cheveux sombres, à la gorge voilée par une écharpe rouge était la Mort. En me voyant, elle a fait un geste vers moi. Puisque la mort me cherche ici, Seigneur, permets-moi de fuir me cacher loin d’ici, à Samarcande. En me hâtant, j’y serai avant ce soir”.
Sur quoi il s’éloigna au grand galop de son cheval et disparu dans un nuage de poussière vers Samarcande. Le Calife sortit alors de son Palais et lui aussi rencontra la Mort :
“Pourquoi avoir effrayé mon Vizir qui est jeune et bien-portant ?” demanda-t-il.
– Et la Mort répondit : “Je n’ai pas voulu l’effrayer, mais en le voyant dans Bagdad, j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarcande”.

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