Je dois avoir l’âme Suisse…

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Un commentaire d’Eudes sur un de mes derniers posts (“ Mesurer sa vie en matins“) me fait penser que je dois avoir l’âme suisse.

Je n’aime pas seulement C.F. Ramuz mais aussi Gustave Roud. Nicolas Bouvier et Ella Maillart. Et Blaise Cendrars et Charles-Albert Cingria. Et Maurice Chappaz et Philippe Jaccottet. Et Jean-Luc Godard (mais pas Le Corbusier). Et René Groebli, et Max Miedinger et Eduard Hoffmann et Maria Stader…

En fait, comme sur le couteau de l’armée suisse, je trouve en suisse tout ce que j’aime et dont j’ai besoin : tous ces écrivains évidemment, tous ces inventeurs (de typos que j’utilise tout le temps en particulier) mais aussi de l’air pur, des cîmes enneigées, des lacs de montagne, des alpages où tintent les sonnailles, des gentianes fraîches et bleues, des mazots noirs, des trolles* jaunes, des alpenhorns, des jodel, des fondues valaisanes, le Rans des vaches, la fête des vignerons, des petits villages vivant au ralenti. Du chocolat, beaucoup de chocolat. Et des vaches, beaucoup de vaches.

A l’ombre du Mechthal, à l’ombre du Mont-Rose,
Le Suisse trait sa vache, et vit paisiblement”

Victor Hugo

* le trolle dont je parle n’est pas la créature de la mythologie nordique mais une sorte de gros bouton d’or qui pousse dans les Alpes entre mai et juillet. Je ne sais pas pourquoi je les ai toujours bien aimés… Peut-être parce qu’ils poussent dans les alpages, tout là-haut où l’air est encore pur et où le crétinisme des vallées ne monte pas. Ceci est un troll :
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Le renard de Gustave Roud

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J’aime beaucoup Gustave Roud. C’est un immense poète que les Français ne connaissent pas parce qu’il est Suisse. Et moi j’adore tout ce qui est suisse et donc j’adore Gustav Roud. Et pas seulement parce qu’il est Suisse :-) Il faudrait d’ailleurs que je passe plus de temps avec lui.

Cet après-midi, je tombe sur une page vraiment immense. Il est assis sur un banc couvert de feuilles mortes et mouillées et il écrit:

…le profond sentiment d’un accueil me saisit en apercevant la forêt qui m’attend, soudain dressée au-dessus de la route luisante. Le brouillard bas noie les cimes des hêtres im… – oh ! un renard traverse la route et gagne le taillis à petites gambades silencieuses – …menses; par instants une bise que l’on ne sent pas ébranle les ramures […] etc.

Bon, je ne sais pas si vous avez eu le temps de voir passer le renard entre les huit lettres du mot immense mais je trouve qu’un écrivain qui s’arrête d’écrire et reste la bouche ouverte pour laisser passer un renard comme ça en plein milieu d’une page, c’est carrément sublime. Et vous savez quoi ? cela me met de bonne humeur.

Gustav Roud. Campagne perdue. Journal.

J’aime bien ce renard…
Le silence des hommes de C.F. Ramuz
Je dois avoir l’âme suisse

Quelques étoiles…

Etoiles…

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“Si tout ce qui est proche vous semble loin,
c’est que cet espace touche les étoiles”

Rainer Maria Rilke

Etoiles…

roud1.jpg “Le ciel est bien plus près de moi que les hommes. Un peu plus haut que la branche extrême du noyer, à peine. Avec une perche un peu plus longue, comme on gaule les noix, je ferai choir dans l’herbe les grappes de constellations plus tièdes que les vers luisants d’été. Altaïr, je te cueille comme une pomme, comme une perle. Altaïr, Aldébaran, Orion, Andromède et sa pâle nébuleuse semblable à la chandelle qui brûle derrière une feuille de corne, j’ose enfin vous nommer de vos noms de toujours, vous que je reconnais depuis que j’ai cessé de connaître les hommes, de me connaître”. (…)

Palinodie, Gustave Roud.


Etoiles dans la Divine comédie…

Dans la Divine Comédie de Dante, il y a trois Chants : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

à la fin de l’Enfer, le dernier mot est Stelle, Étoile.

à la fin du Purgatoire, le dernier mot est Stelle, Étoile.

à la fin du Paradis, le dernier mot est aussi Étoile : Stelle…

Voici les textes pour que vous ayez les mêmes étoiles que moi dans la tête :

Inferno XXXIV :
E quindi uscimmo a riveder le stelle.
Et là fut notre issue, pour revoir les étoiles

Purgatorio XXXIII :
puro e disposto a salire a le stelle.
Pur et tout prêt à monter aux étoiles.

Paradisio XXXIII
l’amor che move il sole e l’altre stelle.
l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles.

Ce n’est pas parce que j’habite rue de l’Etoile filante mais c’est drôle, depuis des années je ne peut pas lever la tête vers le ciel sans y voir aussi briller ces étoiles-là. Et, en plus, (le monde ne me donne pas raison, je sais) je suis persuadé, comme Dante, que c’est effectivement l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles !. Oui, je sais, je suis naïf !

• Dans le Chant XV du Paradis, Dante voit passer une étoile filante qui s’envole dans le ciel :
«Tel qu’en un soir pur, limpide et tranquille, piquant les yeux qui se perdaient en rêve, un feu soudain file de temps en temps, que l’on dirait une étoile en voyage, si ce n’était qu’au point où il s’allume nulle étoile ne manque et qu’il ne dure pas, ainsi se détacha de la branche de droite, pour s’envoler jusqu’au pied de la croix, un astre entre tous ceux qui faisaient sa splendeur».
C’est un peu bête à dire, mais je trouve que c’est beau cette petite étoile qui semble se détacher de la branche droite d’un arbre et qui par son éclat pique les yeux d’un rêveur à la belle étoile.

• La Divine Comédie est sans doute un peu dure à lire, c’est vrai, mais un jour je suis tombé dedans et j’ai avancé en donnant ma main gauche à Dante et celle de droite à Virgile. Et puis, avec trois traductions différentes (Lucienne Portier, Henri Longnon, Jacqueline Risset) je suis arrivé avec eux au Paradis.

• Il y a aussi un très beau passage dans le chant XXX du Purgatoire où il parle de la couleur du ciel le matin. Puisque j’ai encore un peu de place ici pour vous le raconter, voici ce qu’il dit :

«Parfois j’ai vu, quand au lever du jour,
Le ciel parait à l’orient tout rose
Et le restant orné de bel azur limpide…»

Ce ciel à l’orient tout rose et bordé de bel azur limpide, c’est exactement celui que je voyais quand je me levais tôt pour aller promener Switchie dans les petits matins froids lorsque j’habitais rue de l’Etoile filante (c’était il y a longtemps, avant alzheimer). Et le miracle continue depuis des siècles : encore ce matin c’était incroyablement beau.

• Et puis il y a un autre beau passage – (oui, je sais, j’accumule un peu trop de textes mais, bon, vous pouvez arrêter si vous voulez) – c’est au Paradis XXI – aussi très tôt le matin – où Dante raconte que : «Ensemble au point du jour les corneilles s’ébrouent, afin de réchauffer leurs plumes engourdies, et puis s’en vont, les unes sans retour, les autres revenant à leur point de départ, d’autres encore tournoyant à demeure» ; Vous je ne sais pas, mais “ces corneilles au point du jour qui réchauffent leurs plumes engourdies”, pour moi c’est un grand moment de bonheur et de joie ! Je dois être un peu détraqué.

• Allez, encore quelques lignes, que je vous raconte encore une étoile de R.M.Rilke, dans une lettre à Adelaïde von der Marwitz où il parle d’une sensation très particulière que j’ai aussi ressentie… Il parle du moment où il se trouvait la nuit sur le prodigieux pont de Tolède «une étoile tombant à travers l’espace du monde selon une lente trajectoire, tomba en même temps (comment dire cela ?) à travers mon espace intérieur : le contour isolant du corps, aboli. Et comme cette fois-là par la vue, cette unité m’avait été annoncée une autre fois par l’ouïe : à Capri, une nuit que j’étais dans le jardin, sous les oliviers, et que le cri d’un oiseau, en me fermant les yeux, fut à la fois en moi et hors de moi comme dans un seul espace indistinct d’une extension et d’une limpidité absolues.”

• Je termine sur cette belle phrase de Christian Bobin : “La joie est la première étoile dans le ciel intérieur. Il suffit de la considérer pour connaître où nous en sommes du jour et de la nuit, de la solitude et de l’amour. C’est le seul signe incontestable du vrai. Il n’y en a pas d’autre”.

Voilà c’est fini. J’ai encore pas mal d’autres étoiles mais j’arrête de vous prendre la tête !

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