J’aime bien aller à l’hôpital !

Ce matin je vais à Tarnier, rue d’Assas. J’aime bien y aller parce que c’est un hôpital carrément vieillot, parce qu’il est à côté du jardin du Luxembourg, qu’il donne dans la rue des Chartreux (où je vais souvent dans le restaurant Les Chartreux qui a de la viande de l’Aubrac), et parce que chaque fois que j’arpente ses vieux couloirs, je tombe à la renverse quand je vois, à travers un carreau, les belles briques rouges de l’institut d’art et d’archéologie…

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A l’époque c’était la merveilleuse bibliothèque Jacques Doucet… Chaque fois que pense à Doucet je pense à André Suarès que j’ai beaucoup lu et beaucoup aimé Et chaque fois que je vais à Tarnier je pense à Lydie qui me l’a indiqué la première fois… Et chaque fois je suis content, ce qui est un comble pour un hôpital.

PS. Si on avait seulement un ou deux Jacques Doucet aujourd’hui, la littérature serait sauvée de sa médiocrité médiatique. (Doucet sur wikipédia). Mais pourquoi faudrait-il de grands mécènes pour la si petite littérature d’aujourd’hui ?

J’aime bien les briques rouges …
Le mur ocre et l’arbre qui fait du tai-chi
Ombres et briques
Les briques à l’époque où elles avaient de la classe

L’ascenseur de l’Hôpital du Val-de-Grâce ne fait pas dans la nuance !
J’aime bien aller à l’hôpital du Val-de-Grâce les jours de marché !

Le Voyage du Condottière

colleone_place.jpg Le Voyage du Condottière de Suarès est un livre absolument fulgurant, totalement exceptionnel, d’une extraordinaire beauté. Pour moi, André Suarès est de toute évidence et incontestablement le plus grand de nos écrivains. Il est pourtant complètement méconnu en France ce qui est tout à fait normal puisque plus personne dans ce pays ne s’intéresse plus à la littérature. “Cette société se dissout chaque jour, disait Suarès. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés”. Je ne peux que vous encourager à lire le Voyage du Condottière… Mais si vous n’aimez ni l’Italie, ni Venise, ni Sienne, ni Florence, regardez plutôt la télévision !

Le Colleone

“Et voici Colleone, la tragédie du grand Verrocchio. Je savais bien qu’il n’êtait pas à Bergame. Il domine sur Venise même; c’est par prudence qu’on l’a banni dans l’exil de cette petite place, au bord d’un canal croupi sans avenue ni perspective. Colleone est la puissance. Qu’il est beau dans la grandeur, mon Colleone. Et combien la grandeur porte toute vérité et toute beauté virile.Un peu moins de grandeur, et l’œuvre serait seulement terrible : elle ne donnerait que de l’effroi.

Cheval_colleone
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colleone.jpg Colleone à cheval marche dans les airs.S’il fait un pas de plus, il ne tombera pas.Il ne peut choir. Il mène sa terre avec lui. Son socle le suit. Qu’il avance, s’il veut : il ira jusqu’au bout de sa ligne, par dessus le canal et les toits, par dessus Cannaregio et Dorsoduro, par delà toute la ville. Il ne fera jamais retraite.Il va, irrésistible et sûr. Il a toute la force et tout le calme.Marc-Aurèle, à Rome, est trop paisible. Il parle et ne commande pas.Colleone est l’ordre de la force, à cheval. La force est juste ; l’homme est accompli.Il va un amble magnifique.Sa forte bête, à la tête fine, est un cheval de bataille ; il ne court pas ; mais ni lent ni hâtif, ce pas nerveux ignore la fatigue. Le condottière fait corps avec le glorieux animal : c’est le héros en armes.
Il est grand, de jambes longues, le torse puissant, maigre à la taille, en corset de fer, en amphore de bronze qui s’évase aux épaules. Presque sans y toucher, l’anse du bras gauche tient la bride ; et le ciel est plus bleu, le ciel est plus pur dans l’espace qui sépare le gantelet de la cuirasse. L’autre bras est plus impérial encore. Colleone est un peu tourné vers la droite, comme un homme qui regarde devant soi, sans quitter totalement des yeux l’horizon qu’il laisse sur un bord. Et de la sorte, son bras êcarté ramène à lui, surveille et pousse comme un prisonnier cet horizon qu’il maïtrise. Elle serre, cette droite redoutable, le bâton ducal, pareil à une épée ronde ; et si le cheval marche, elle entrera dans le plein des ennemis, et plantée par le dieu même de la victoire. Voilà le rythme du maître, chef de la guerre, patron de la paix.

colleone_head.jpg Or, le tête de ce guerrier est belle à effacer tout le reste.Sous le casque à trois pièces, qui coiffe les deux bords du visage comme une chevelure longue, taillée à l’écuelle, c’est la tête terrible de Mars chevalier, ou de saint Michel blanchi dans la bataille, commandant la vieille garde des anges. La tête longue, les grandes joues carrées aux muscles carnassiers, toute la face rayonne une énergie inexorable. Le col épais est gonflé de trois plis, comme le cou des aigles ; et ces plus bien ourlés répètent trois fois la ligne du menton vaste. Tout le bas de la figure est animé par la houle de ces vagues, comme une marée de triple volonté. Assez court et violent, le nez descend un peu sur la bouche étonnante, une grande bouche, amère, circonflexe, qui s’abaisse en deux pentes de formidable mépris.Et la lèvre basse, qui porte le poids du cri intérieur ou la volonté du silence, est large, forte, loyale, sans souci de cacher rien, hardie à êpancher toute violence, s’il faut, toute amitié ou une menace inextinguible.
Pour tes yeux, Colleone, ils sont bien ceux de César, énormes, ronds, enchâssês au double anneau des paupières et des rides.Et la double bague renfle aussi le sommet du nez, formant avec les sourcils cette paire de besicles furieuses qu’on voit aux grands oiseaux de proie ainsi qu’aux vieux lions.

Cette œuvre sublime est posée sur un socle digne d’elle, et de la dresser au-dessus des temps. Le piédestal est un monument du goût le plus sobre.Tout en hauteur, il n’a pas plus d’épaisseur que le corps du cheval qu’il soulève.Il participe ainsi de la souveraine allure, qui donne un caractère de vie si intense au cavalier et à la monture. Ce socle marche sur six colonnes. En retour, le cheval et le guerrier empruntent au piédestal sa hauteur, qui est le double de la figure équestre. De là vient que, sans être beaucoup au-dessus de la dimension naturelle, le Colleone a l’air d’un colosse.Jamais la vertu des proportions n’eut un effet plus admirable. C’est la beauté des proportions qui fait l’œuvre colossale, à quelque échelle qu’on la mette. Ce socle, unique dans l’art de la Renaissance, a la puretê d’une œuvre grecque.
Chaque jour, je rends visite à Colleone ; et je ne me lasse pas de lui parler. Il ne pouvait souffrir le mensonge, et méprisait la ruse. Désintéressé comme pas un en son siècle, le dédain était, je pense, sa faiblesse. Un grand homme dans les affaires d’un petit Etat, plus grand pourtant que sa province, et qui l’eût été partout. Aujourd’hui, ce sont de grandes affaires et des empires ; mais les hommes sont petits.
Je le soupçonne d’avoir mesuré l’incertitude du pouvoir et de la tyrannie.Les princes de la bonne époque sont toujours en danger. S’ils meurent dans leur lit, leurs fils peuvent être spoliés ou êgorgés. Voilà ce qui fait l’immense intérêt de la vie : tout, toujours, recommence ; tout est toujours en question.La force ruine la force.La seconde génération de la force, c’est la loi, comme la famille est l’âge second de l’amour.Faute de quoi, tout s’écroule.Mais ce que la force a fait, la force peut le défaire.

Colleone est amer. Il a l’air du mépris, qui est le plus impitoyable des sentiments. Il tourne le dos, avec une violence roide et tranchante comme le Z de l’éclair ; il fend le siècle, repoussant la foule d’un terrible coup de coude. On a bien fait de le mettre sur une place solitaire. Sa bouche d’homme insomnieux, qui a l’odeur de la fièvre, ses lèvres sèches que gerce l’haleine des longues veilles, et où le dégoût a jetê ses glacis, ne pourraient s’ouvrir que pour laisser tomber de hautains sarcasmes. Il n’y a rien de commun entre ce héros passionné, fier, croyant, d’une grâce aigüe dans la violence, et le troupeau médiocre qui bavarde à ses pieds, ni les Barbares qui lèvent leur nez pointu en sa présence. Il est seul de son espèce.Personne ne le vaut, et il ne s’en flatte pas. Il jette par-dessus l’épaule un regard de faucon à tout ce qui l’entoure, un regard qui tournoie en cercle sur la tête de ces pauvres gens, comme l’épervier d’aplomb sur les poules. Qu’ils tournent, eux, autour de son socle, ou passent sans le voir seulement. Lui, il a vécu et il vit.
Cependant, l’ombre fauve arrive comme un chat.La panthère noire, qui bondit et qu’on n’entend pas, glisse à pas de velours et dévore le canal.La place roule dans la gueule de la nuit. Et seul, là-haut, sur le piédestal, le sublime cavalier défie encore les ténèbres; et une flamme rouge fait cimier à son casque”.

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Petit rappel sur l’engagement politique d’André Suarès
Souvenir d’un clair jour de ma vie
J’aime bien aller à l’hôpital Tarnier

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Précision sur l’engagement politique de André Suarès…

suares.gif Une amie qui me dit aimer André Suarès me dit le faire à contre cœur en raison, prétend-elle, “de son engagement politique à droite” (sic). Outre qu’il n’était précisément pas “à droite”, je considère André Suarès comme l’un de nos plus grands écrivains français. Malraux dira : “Pour moi au lendemain de la guerre, les trois grands écrivains français, c’étaient Claudel, Gide et Suarès”. Moi, je mettrais évidemment un ordre différent : Suarès en premier, avant les autres et de très loin, Claudel ensuite, pourquoi pas, et Gide – éventuellement – mais pourquoi diable le mettre dans les trois premiers ? …

Le Voyage du Condottière de Suarès (publié chez Granit) est un livre absolument fulgurant, totalement exceptionnel, d’une extraordinaire beauté. Pour moi, André Suarès est de toute évidence et incontestablement le plus grand de nos écrivains. Il est pourtant complètement méconnu en France ce qui est tout à fait normal puisque plus personne dans ce pays ne s’intéresse plus à la littérature. “Cette société se dissout chaque jour, disait Suarès. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés”. Je ne peux que vous encourager à lire le Voyage du Condottière… Mais si vous n’aimez ni l’Italie, ni Venise, ni Sienne, ni Florence, regardez plutôt la télévision !

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Quelques précisions sur l’engagement politique de André Suarès

D’origine juive, André Suarès s’était engagé tout de suite en faveur du capitaine Dreyfus, découvrant le rôle déshonorant de l’état-major et du gouvernement. Inspiré par la violence des chroniques de Clémenceau dans l’Aurore, Suarès s’en prend avec hargne à Drumont, Barrès, à la Ligue de la Patrie. Il dénonce la forfaiture des généraux, les accusations non fondées de l’Eglise et devient l’avocat sulfureux de la République.

Dès le début des années 30, il se penche avec angoisse sur le phénomène de l’inexorable montée du nazisme. Il a soixante-deux ans quand les premiers autodafés allument en lui la flamme de l’indignation. Il monte alors en première ligne pour dénoncer la barbarie nazie. Il a tout à perdre en s’exposant ainsi tandis que la plupart des consciences littéraires se taisent. Mais il prend tous les risques. par des chroniques d’une violence inouie, notamment dans le NRF, où Jean Paulhan l’a rappelé, il lance des anathèmes sans appel contre les dictateurs en donnant la mesure de l’odieux contenu de Mein Kampf “cette explosion de miasmes, ce délire démoniaque, ce livre de primats hideux, cet office d’extermination” (NRF 1934, puis Vues sur l’Europe, 1939).

Mais ses chroniques dérangent. On le traite de fanatique, de belliciste. Jean Schlumberger juge se écrits hystériques et obtient de la NRF qu’on mette un terme à ses articles antinazis et antifascistes qui font perdre des abonnés à la revue ! En 1935, il est écarté du quotidien Le Jour. Ulcéré, mais nullement résigné, il reprend ses imprécations dans Vendémiaire et Panurge où il prédit l’extermination des juifs (“Les Allemands se feront un chemin dans le massacre ; ils marcheront heureux sur un tapis de sang”.). Ces pages, et plus de trois cents autres, tout aussi véhémentes, sont destinées à former un livre, Vues sur l’Europe, à paraître chez Grasse en mars 1936. C’est alors que les troupes du Reich, violant les clauses du traité de Locarno et celui de Versailles, franchissent le Rhin et occupent la zone démilitarisée. Bernard Grasset jugeant le livre dangereux pour la paix, diffère sa sortie des presses et fait mettre les épreuves imprimées au pilon. Suarès proteste mais doit s’incliner tandis que la France se réfugie dans l’apathie et qu’Hitler prépare l’estocade.

Suarès continue inlassablement d’alerter l’opinion là où l’on veut encore de ses écrits : “Il y a des heures qui engagent des siècles ! Traitez avec ces assassins et si vous êtes assassinés traîtreusement, vous l’aurez mérité”. Visionnaire, il accuse, il accuse les gouvernement français de laxisme, condamne le désamement, la pacifisme de gauche comme les sympathies de la droite conservatrice qui “préfère Hitler au front populaire”. Vues sur l’Europe ne paraît qu’en mai 1939. Il est trop tard pour bousculer l’opinion. Jean Paulhan, directeur de la NRF, lui écrit : “Vos Vues sont l’honneur de la France et le nôtre”. Mais la marée noire submerge l’Autriche, la Tchécoslovaquie, accélère l’effondrement de la république espagnole; la Pologne est envahie et dépecée avec la participation active de l’Union soviétique.

Pris dans la tourmente de la guerre et de l’Occupation, poursuivi par la Gestapo puis par la Milice, Suarès doit s’enfuir de Paris. Il laisse derrière lui presque tous ses manuscrits et n’emporte que deux valises ainsi que deux dessins de Rembrandt légué par la comtesse Murat avant sa mort. L’exode interrompt ses travaux. Le Paraclet, bréviaire de l’homme qui veut échapper à l’oppression, ne sera jamais terminé. Suarès meurt le 7 septembre 1948.

Alors Muriel, par pitié, arrête de me dire que “Suarès est un homme de droite” ! C’est ridicule. Et totalement injuste !

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Voir le Condottière d’André Suarès
Aussi : Le souvenir d’un clair jour de ma vie

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PS. Je sais plus où j’ai trouvé, à l’époque, le texte sur l’engagement politique de Suarès et prie donc celui dont j’ai fait un “copier/coller” de me le pardonner. C’était à usage interne à l’époque mais, maintenant que je le remets sur ce blog, je suis confus de na pas pouvoir citer la source.

Je vois que Pierre Assouline en parle ici

Le souvenir d’un clair jour de ma vie…

milan05.jpg En fait, je sais ce qui me fatigue le crâne à longueur de journées, c’est que je n’arrive pas à voir les choses telles qu’elles sont et à laisser en paix ma petite cervelle de moineau.
Il y a trop d’interférences qui me prennent la tête et qui font que je suis tout le temps en train de penser à autre chose. Par exemple, si en rentrant du bureau le soir, je vois un oiseau qui tournoie tout là haut dans le ciel, paf ça me fait penser à un texte de Suarès où il parle d’un milan qui trace des cercles au dessus d’une temple et fournit, avec son ombre, des plans à l’architecte…

Tenez, je vais être bon prince et je vous le recopier comme ça vous n’aurez pas à le chercher :

Iktinos ! ton nom est Milan, le plus beau des faucons, le plus fier, le plus vif, qui plane le plus haut. C’est toi le petit aigle royal, le parfait architecte. C’est bien toi, je t’ai vu, qui bats sans cesse l’air d’une aile si puissante dans le ciel violet de Ségeste ? Si tu n’as pas fait Ségeste avant le Parthénon, que m’importe ? Celui qui a créé Ségeste est le même que toi: tu es le fils, s’il est ton père. […] O Iktinos, tu croises tes courbes au-dessus des colonnes. Je suis tes pensées, ce vol éternel qui mesure avec délectation le temps issu de ton calcul, corps de ton rêve. Plane, Milan ; plane, esprit royal. O mortel assez grand pour avoir fait un accueil digne d’eux aux immortels.

Je trouve ce texte carrément admirable, comme dans le passage des Proverbes où Dieu, l’oeil fixé sur sa propre sagesse, trace des cercles sur l’abîme… Et quand je vous dis que je me prends le chou avec des textes qui font trop de court-circuits dans ma tête, ça me fait penser à un autre texte splendide de Valéry :

“Ecoute Phèdre, ce petit temple que j’ai bâti pour Hermès, à quelques pas d’ici, si tu savais ce qu’il est pour moi ! – Où le passant ne voit qu’une élégante chapelle , – c’est peu de choses : quatre colonnes, un style très simple, – j’ai mis le souvenir d’un clair jour de ma vie”.

Vous je ne sais pas, mais ce petit temple qui pour l’architecte est “le souvenir d’un clair jour de sa vie”, moi ça me laisse sans voix. Ce soir j’écoutais les nouvelles à France-Inter : ce que disaient les politiques et les journalistes était, à côté de ça, d’une rare indigence. Carrément en-dessous de ground zero. Et ils voudraient que je vote pour eux ? Je vais me faire ornithologue !

André Suarès, Temples grecs, maison des dieux. Ségeste.
Paul Valéry, Eupalinos.

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Voir autre post sur l’engagement politique de Suarès et le fulgurant récit du Condottiere

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