Maman j’ai le tournis, j’veux sortir !

hamster.gifEncore une journée de travail à me griller les yeux sur des typos minuscules beaucoup trop petites pour mes yeux. Comme disait Claude Roy, il est surprenant que le mot travail puisse désigner à la fois la journée que je passe derrière mon mac à faire des maquettes de sites internet et la journée de travail que passe Mozart à écrire des quatuors à cordes… Quand je pense à ça je n’ai plus de courage du tout. Mais bon, faut bien tenir… Ce soir aux nouvelles, des hommes politiques m’assuraient qu’ils s’étaient unis pour que ça aille mieux. Vous pensez que ça va me sortir de ma petite truc à roulette ? Avant-hier j’en ai entendu un autre qui disait qu’avec la reprise américaine ça irait mieux. Moi mon problème c’est pas la croissance américaine c’est d’arrêter de pédaler sur la roulette infernale. Et surtout qu’Alzheimer ma lâche !

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Black monday

cailloux.jpgIl y a des jours à marquer d’une pierre noire. Cet après-midi en tout cas. La maladie qui progresse chez les personnes qu’on aime peut rendre littéralement cinglé. Ne rien pouvoir faire, sentir les choses se défaire et la personne s’en aller doucement me rend carrément malade. Je n’arrive plus à rien tellement ça me déprime. Ce soir pourtant j’étais à un concert à Saint-Séverin pour écouter Gérard Lesne et je n’ai strictement rien entendu tellement ma tête était ailleurs. Il a chanté le magnifique Omba mai fu de G.F. Haendel… Voilà c’est dit. Je regarde cette pierre noire et me dis que, comme ça, avec son ombre, elle parait un peu plus légère qu’elle n’est en réalité. Tiens, demain matin s’il y a du soleil, je regarderai mon ombre pour voir si je parais plus léger que je ne suis. On peut toujours rêver…

Le Dernier Caravansérail

sangatte.jpg Pas pu écrire une ligne ces derniers jours tant c’était difficile après avoir vu avec Benoît et Dominique le Dernier Caravansérail (Odyssées) d’Ariane Mnouchkine. J’ai encore dans la tête le bruit terrifiant des hélicos et dans les yeux la beauté tragique de toute cette humanité poignante qui vous broit le coeur et vous fait claquer un à un tous les os de la tête. Je suis sorti de là fracassé, déchiré, mais heureux; sorte de joie panique des rescapés mais aussi dignité de partager ensemble ce soulèvement de l’âme devant cette humanité éparpillée comme de la poussière dans la tempête. Merci Benoît, merci Dominique, et merci Ariane Mnouchkine de nous avoir catapultés ainsi au point d’incandescence où disparaît la frontière entre le théâtre et la vie, et entre leurs vies et la notre

“… par le pouvoir d’un mot, je recommence ma vie”… (Eluard)

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genets
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le plain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ces oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul ELUARD – Liberté

Dès que je vois passer des rennes, je vous le dis…

renne.gif Avant de m’opérer de la cataracte à Rothschild, ils m’avaient fait signer un papier dégageant leur responsabilité et énumérant tous les troubles collatéraux qui pouvaient survenir ultérieurement. Notamment qu’après une amélioration temporaire, il pouvait y avoir une régression sensible de la netteté de la vision. Ce qui m’arrive avec des troubles du vitré qui s’accentuent et qui se traduisent par une neige de plus en plus forte qui me passe devant mes yeux. Si ça continue – et si la neige continue à tomber à gros flocons comme ça – je vais bientôt voir passer des rennes ! Remarquez, perdu pour perdu, ça me fera au moins voyager. Je n’ai jamais été dans le nord canadien, ça me dépaysera !

Heureusement mes oreilles tiennent le coup ! J’étais ce soir à un concert à Saint Séverin écouter de sublimes motets de Marc Antoine Charpentier. Quand je pense à la misère spirituelle de l’époque dans laquelle nous vivons aujourd’hui j’ai envie, comme ils le chantaient ce soir dans le Reniement de Saint Pierre, “de sortir au dehors et de pleurer amèrement”…

J’envie Tsang-Kie
Mes lunettes perdues aux objets trouvés ?

Les dentistes sont moins portés sur le cul que les coiffeurs

gala.jpg Aujourd’hui j’accompagnais maman chez le dentiste et je vous livre cette observation ethnologico – sociologique qui ne doit pas être un très grand scoop mais bon, vu le chèque que j’ai payé, je n’ai rien d’autre à raconter sinon ceci :
(1) que chez mon coiffeur il y a toujours des journaux de cul.
(2) que chez mon dentiste il y jamais de journaux de cul, seulement Gala. Je ne dis pas que c’est intéressant, je dis ce que je vois. Chez aucun il n’y a le moindre livre. Ou bien ils pensent qu’on souhaite lire leurs trucs débiles, ou bien ils ont peur, s’ils mettaient des livres de poche, qu’on les vole ? Imaginez qu’à la fin de la semaine il leur manque un Baudelaire ou un Rilke ! Allo la Police ? on vient de me voler un Rimbaud en poche ! Ce serait un drame pour l’équilibre de la société si on se mettait à voler des livres au lieu de voler des banques. Vous vous rendez compte des conversations dans les prisons: et toi c’était pourquoi ? – Heu, j’ai volé Dumas en poche. – Et toi ? Moi c’était Claudel en Folio”

Je vois bien que ça n’intéresse personne alors que pour moi c’est essentiel: je ne comprends pas pourquoi dans toutes les salles d’attente on me dépose sur les tables basses les produits les plus nuls qu’on puisse imaginer alors qu’il y a tellement de trucs intéressants à lire ! Allez vous étonner après que le peuple soit nul. Surtout si, après Gala, il achète le Parisien libéré ou un truc dans ce genre. Il y a de quoi devenir fou. Et on me dit que le peuple en question va voter dans quelques jours … Maman j’ai peur !

PS. Avec le chèque qu’il a encaissé pour refaire la dent cassée de maman, je peux vous dire que mon dentiste pourrait carrément mettre sur la table TOUTE la collection des livres de poche…

Le Voyage du Condottière

colleone_place.jpg Le Voyage du Condottière de Suarès est un livre absolument fulgurant, totalement exceptionnel, d’une extraordinaire beauté. Pour moi, André Suarès est de toute évidence et incontestablement le plus grand de nos écrivains. Il est pourtant complètement méconnu en France ce qui est tout à fait normal puisque plus personne dans ce pays ne s’intéresse plus à la littérature. “Cette société se dissout chaque jour, disait Suarès. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés”. Je ne peux que vous encourager à lire le Voyage du Condottière… Mais si vous n’aimez ni l’Italie, ni Venise, ni Sienne, ni Florence, regardez plutôt la télévision !

Le Colleone

“Et voici Colleone, la tragédie du grand Verrocchio. Je savais bien qu’il n’êtait pas à Bergame. Il domine sur Venise même; c’est par prudence qu’on l’a banni dans l’exil de cette petite place, au bord d’un canal croupi sans avenue ni perspective. Colleone est la puissance. Qu’il est beau dans la grandeur, mon Colleone. Et combien la grandeur porte toute vérité et toute beauté virile.Un peu moins de grandeur, et l’œuvre serait seulement terrible : elle ne donnerait que de l’effroi.

Cheval_colleone
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colleone.jpg Colleone à cheval marche dans les airs.S’il fait un pas de plus, il ne tombera pas.Il ne peut choir. Il mène sa terre avec lui. Son socle le suit. Qu’il avance, s’il veut : il ira jusqu’au bout de sa ligne, par dessus le canal et les toits, par dessus Cannaregio et Dorsoduro, par delà toute la ville. Il ne fera jamais retraite.Il va, irrésistible et sûr. Il a toute la force et tout le calme.Marc-Aurèle, à Rome, est trop paisible. Il parle et ne commande pas.Colleone est l’ordre de la force, à cheval. La force est juste ; l’homme est accompli.Il va un amble magnifique.Sa forte bête, à la tête fine, est un cheval de bataille ; il ne court pas ; mais ni lent ni hâtif, ce pas nerveux ignore la fatigue. Le condottière fait corps avec le glorieux animal : c’est le héros en armes.
Il est grand, de jambes longues, le torse puissant, maigre à la taille, en corset de fer, en amphore de bronze qui s’évase aux épaules. Presque sans y toucher, l’anse du bras gauche tient la bride ; et le ciel est plus bleu, le ciel est plus pur dans l’espace qui sépare le gantelet de la cuirasse. L’autre bras est plus impérial encore. Colleone est un peu tourné vers la droite, comme un homme qui regarde devant soi, sans quitter totalement des yeux l’horizon qu’il laisse sur un bord. Et de la sorte, son bras êcarté ramène à lui, surveille et pousse comme un prisonnier cet horizon qu’il maïtrise. Elle serre, cette droite redoutable, le bâton ducal, pareil à une épée ronde ; et si le cheval marche, elle entrera dans le plein des ennemis, et plantée par le dieu même de la victoire. Voilà le rythme du maître, chef de la guerre, patron de la paix.

colleone_head.jpg Or, le tête de ce guerrier est belle à effacer tout le reste.Sous le casque à trois pièces, qui coiffe les deux bords du visage comme une chevelure longue, taillée à l’écuelle, c’est la tête terrible de Mars chevalier, ou de saint Michel blanchi dans la bataille, commandant la vieille garde des anges. La tête longue, les grandes joues carrées aux muscles carnassiers, toute la face rayonne une énergie inexorable. Le col épais est gonflé de trois plis, comme le cou des aigles ; et ces plus bien ourlés répètent trois fois la ligne du menton vaste. Tout le bas de la figure est animé par la houle de ces vagues, comme une marée de triple volonté. Assez court et violent, le nez descend un peu sur la bouche étonnante, une grande bouche, amère, circonflexe, qui s’abaisse en deux pentes de formidable mépris.Et la lèvre basse, qui porte le poids du cri intérieur ou la volonté du silence, est large, forte, loyale, sans souci de cacher rien, hardie à êpancher toute violence, s’il faut, toute amitié ou une menace inextinguible.
Pour tes yeux, Colleone, ils sont bien ceux de César, énormes, ronds, enchâssês au double anneau des paupières et des rides.Et la double bague renfle aussi le sommet du nez, formant avec les sourcils cette paire de besicles furieuses qu’on voit aux grands oiseaux de proie ainsi qu’aux vieux lions.

Cette œuvre sublime est posée sur un socle digne d’elle, et de la dresser au-dessus des temps. Le piédestal est un monument du goût le plus sobre.Tout en hauteur, il n’a pas plus d’épaisseur que le corps du cheval qu’il soulève.Il participe ainsi de la souveraine allure, qui donne un caractère de vie si intense au cavalier et à la monture. Ce socle marche sur six colonnes. En retour, le cheval et le guerrier empruntent au piédestal sa hauteur, qui est le double de la figure équestre. De là vient que, sans être beaucoup au-dessus de la dimension naturelle, le Colleone a l’air d’un colosse.Jamais la vertu des proportions n’eut un effet plus admirable. C’est la beauté des proportions qui fait l’œuvre colossale, à quelque échelle qu’on la mette. Ce socle, unique dans l’art de la Renaissance, a la puretê d’une œuvre grecque.
Chaque jour, je rends visite à Colleone ; et je ne me lasse pas de lui parler. Il ne pouvait souffrir le mensonge, et méprisait la ruse. Désintéressé comme pas un en son siècle, le dédain était, je pense, sa faiblesse. Un grand homme dans les affaires d’un petit Etat, plus grand pourtant que sa province, et qui l’eût été partout. Aujourd’hui, ce sont de grandes affaires et des empires ; mais les hommes sont petits.
Je le soupçonne d’avoir mesuré l’incertitude du pouvoir et de la tyrannie.Les princes de la bonne époque sont toujours en danger. S’ils meurent dans leur lit, leurs fils peuvent être spoliés ou êgorgés. Voilà ce qui fait l’immense intérêt de la vie : tout, toujours, recommence ; tout est toujours en question.La force ruine la force.La seconde génération de la force, c’est la loi, comme la famille est l’âge second de l’amour.Faute de quoi, tout s’écroule.Mais ce que la force a fait, la force peut le défaire.

Colleone est amer. Il a l’air du mépris, qui est le plus impitoyable des sentiments. Il tourne le dos, avec une violence roide et tranchante comme le Z de l’éclair ; il fend le siècle, repoussant la foule d’un terrible coup de coude. On a bien fait de le mettre sur une place solitaire. Sa bouche d’homme insomnieux, qui a l’odeur de la fièvre, ses lèvres sèches que gerce l’haleine des longues veilles, et où le dégoût a jetê ses glacis, ne pourraient s’ouvrir que pour laisser tomber de hautains sarcasmes. Il n’y a rien de commun entre ce héros passionné, fier, croyant, d’une grâce aigüe dans la violence, et le troupeau médiocre qui bavarde à ses pieds, ni les Barbares qui lèvent leur nez pointu en sa présence. Il est seul de son espèce.Personne ne le vaut, et il ne s’en flatte pas. Il jette par-dessus l’épaule un regard de faucon à tout ce qui l’entoure, un regard qui tournoie en cercle sur la tête de ces pauvres gens, comme l’épervier d’aplomb sur les poules. Qu’ils tournent, eux, autour de son socle, ou passent sans le voir seulement. Lui, il a vécu et il vit.
Cependant, l’ombre fauve arrive comme un chat.La panthère noire, qui bondit et qu’on n’entend pas, glisse à pas de velours et dévore le canal.La place roule dans la gueule de la nuit. Et seul, là-haut, sur le piédestal, le sublime cavalier défie encore les ténèbres; et une flamme rouge fait cimier à son casque”.

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Petit rappel sur l’engagement politique d’André Suarès
Souvenir d’un clair jour de ma vie
J’aime bien aller à l’hôpital Tarnier

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Précision sur l’engagement politique de André Suarès…

suares.gif Une amie qui me dit aimer André Suarès me dit le faire à contre cœur en raison, prétend-elle, “de son engagement politique à droite” (sic). Outre qu’il n’était précisément pas “à droite”, je considère André Suarès comme l’un de nos plus grands écrivains français. Malraux dira : “Pour moi au lendemain de la guerre, les trois grands écrivains français, c’étaient Claudel, Gide et Suarès”. Moi, je mettrais évidemment un ordre différent : Suarès en premier, avant les autres et de très loin, Claudel ensuite, pourquoi pas, et Gide – éventuellement – mais pourquoi diable le mettre dans les trois premiers ? …

Le Voyage du Condottière de Suarès (publié chez Granit) est un livre absolument fulgurant, totalement exceptionnel, d’une extraordinaire beauté. Pour moi, André Suarès est de toute évidence et incontestablement le plus grand de nos écrivains. Il est pourtant complètement méconnu en France ce qui est tout à fait normal puisque plus personne dans ce pays ne s’intéresse plus à la littérature. “Cette société se dissout chaque jour, disait Suarès. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés”. Je ne peux que vous encourager à lire le Voyage du Condottière… Mais si vous n’aimez ni l’Italie, ni Venise, ni Sienne, ni Florence, regardez plutôt la télévision !

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Quelques précisions sur l’engagement politique de André Suarès

D’origine juive, André Suarès s’était engagé tout de suite en faveur du capitaine Dreyfus, découvrant le rôle déshonorant de l’état-major et du gouvernement. Inspiré par la violence des chroniques de Clémenceau dans l’Aurore, Suarès s’en prend avec hargne à Drumont, Barrès, à la Ligue de la Patrie. Il dénonce la forfaiture des généraux, les accusations non fondées de l’Eglise et devient l’avocat sulfureux de la République.

Dès le début des années 30, il se penche avec angoisse sur le phénomène de l’inexorable montée du nazisme. Il a soixante-deux ans quand les premiers autodafés allument en lui la flamme de l’indignation. Il monte alors en première ligne pour dénoncer la barbarie nazie. Il a tout à perdre en s’exposant ainsi tandis que la plupart des consciences littéraires se taisent. Mais il prend tous les risques. par des chroniques d’une violence inouie, notamment dans le NRF, où Jean Paulhan l’a rappelé, il lance des anathèmes sans appel contre les dictateurs en donnant la mesure de l’odieux contenu de Mein Kampf “cette explosion de miasmes, ce délire démoniaque, ce livre de primats hideux, cet office d’extermination” (NRF 1934, puis Vues sur l’Europe, 1939).

Mais ses chroniques dérangent. On le traite de fanatique, de belliciste. Jean Schlumberger juge se écrits hystériques et obtient de la NRF qu’on mette un terme à ses articles antinazis et antifascistes qui font perdre des abonnés à la revue ! En 1935, il est écarté du quotidien Le Jour. Ulcéré, mais nullement résigné, il reprend ses imprécations dans Vendémiaire et Panurge où il prédit l’extermination des juifs (“Les Allemands se feront un chemin dans le massacre ; ils marcheront heureux sur un tapis de sang”.). Ces pages, et plus de trois cents autres, tout aussi véhémentes, sont destinées à former un livre, Vues sur l’Europe, à paraître chez Grasse en mars 1936. C’est alors que les troupes du Reich, violant les clauses du traité de Locarno et celui de Versailles, franchissent le Rhin et occupent la zone démilitarisée. Bernard Grasset jugeant le livre dangereux pour la paix, diffère sa sortie des presses et fait mettre les épreuves imprimées au pilon. Suarès proteste mais doit s’incliner tandis que la France se réfugie dans l’apathie et qu’Hitler prépare l’estocade.

Suarès continue inlassablement d’alerter l’opinion là où l’on veut encore de ses écrits : “Il y a des heures qui engagent des siècles ! Traitez avec ces assassins et si vous êtes assassinés traîtreusement, vous l’aurez mérité”. Visionnaire, il accuse, il accuse les gouvernement français de laxisme, condamne le désamement, la pacifisme de gauche comme les sympathies de la droite conservatrice qui “préfère Hitler au front populaire”. Vues sur l’Europe ne paraît qu’en mai 1939. Il est trop tard pour bousculer l’opinion. Jean Paulhan, directeur de la NRF, lui écrit : “Vos Vues sont l’honneur de la France et le nôtre”. Mais la marée noire submerge l’Autriche, la Tchécoslovaquie, accélère l’effondrement de la république espagnole; la Pologne est envahie et dépecée avec la participation active de l’Union soviétique.

Pris dans la tourmente de la guerre et de l’Occupation, poursuivi par la Gestapo puis par la Milice, Suarès doit s’enfuir de Paris. Il laisse derrière lui presque tous ses manuscrits et n’emporte que deux valises ainsi que deux dessins de Rembrandt légué par la comtesse Murat avant sa mort. L’exode interrompt ses travaux. Le Paraclet, bréviaire de l’homme qui veut échapper à l’oppression, ne sera jamais terminé. Suarès meurt le 7 septembre 1948.

Alors Muriel, par pitié, arrête de me dire que “Suarès est un homme de droite” ! C’est ridicule. Et totalement injuste !

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Voir le Condottière d’André Suarès
Aussi : Le souvenir d’un clair jour de ma vie

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PS. Je sais plus où j’ai trouvé, à l’époque, le texte sur l’engagement politique de Suarès et prie donc celui dont j’ai fait un “copier/coller” de me le pardonner. C’était à usage interne à l’époque mais, maintenant que je le remets sur ce blog, je suis confus de na pas pouvoir citer la source.

Je vois que Pierre Assouline en parle ici

Le souvenir d’un clair jour de ma vie…

milan05.jpg En fait, je sais ce qui me fatigue le crâne à longueur de journées, c’est que je n’arrive pas à voir les choses telles qu’elles sont et à laisser en paix ma petite cervelle de moineau.
Il y a trop d’interférences qui me prennent la tête et qui font que je suis tout le temps en train de penser à autre chose. Par exemple, si en rentrant du bureau le soir, je vois un oiseau qui tournoie tout là haut dans le ciel, paf ça me fait penser à un texte de Suarès où il parle d’un milan qui trace des cercles au dessus d’une temple et fournit, avec son ombre, des plans à l’architecte…

Tenez, je vais être bon prince et je vous le recopier comme ça vous n’aurez pas à le chercher :

Iktinos ! ton nom est Milan, le plus beau des faucons, le plus fier, le plus vif, qui plane le plus haut. C’est toi le petit aigle royal, le parfait architecte. C’est bien toi, je t’ai vu, qui bats sans cesse l’air d’une aile si puissante dans le ciel violet de Ségeste ? Si tu n’as pas fait Ségeste avant le Parthénon, que m’importe ? Celui qui a créé Ségeste est le même que toi: tu es le fils, s’il est ton père. […] O Iktinos, tu croises tes courbes au-dessus des colonnes. Je suis tes pensées, ce vol éternel qui mesure avec délectation le temps issu de ton calcul, corps de ton rêve. Plane, Milan ; plane, esprit royal. O mortel assez grand pour avoir fait un accueil digne d’eux aux immortels.

Je trouve ce texte carrément admirable, comme dans le passage des Proverbes où Dieu, l’oeil fixé sur sa propre sagesse, trace des cercles sur l’abîme… Et quand je vous dis que je me prends le chou avec des textes qui font trop de court-circuits dans ma tête, ça me fait penser à un autre texte splendide de Valéry :

“Ecoute Phèdre, ce petit temple que j’ai bâti pour Hermès, à quelques pas d’ici, si tu savais ce qu’il est pour moi ! – Où le passant ne voit qu’une élégante chapelle , – c’est peu de choses : quatre colonnes, un style très simple, – j’ai mis le souvenir d’un clair jour de ma vie”.

Vous je ne sais pas, mais ce petit temple qui pour l’architecte est “le souvenir d’un clair jour de sa vie”, moi ça me laisse sans voix. Ce soir j’écoutais les nouvelles à France-Inter : ce que disaient les politiques et les journalistes était, à côté de ça, d’une rare indigence. Carrément en-dessous de ground zero. Et ils voudraient que je vote pour eux ? Je vais me faire ornithologue !

André Suarès, Temples grecs, maison des dieux. Ségeste.
Paul Valéry, Eupalinos.

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Voir autre post sur l’engagement politique de Suarès et le fulgurant récit du Condottiere

“La grandeur des gens simples”…

audrey2
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Bon, je sais que j’ai sans doute l’air nunuche de mettre ici des photos d’Audrey Hepburn mais que voulez-vous, je la trouve non seulement charmante mais carrément exceptionnelle à la fois comme personne et comme actrice (notamment dans Roman hollidays qui me comble toujours de joie). Et comme cet après midi je viens de lire le livre que lui a consacré son fils Sean, je n’ai aucun scrupule à paraître nunuche. S’il y avait davantage de personnes comme elle (à l’ONU ou à Hollywood) j’irais je pense beaucoup mieux.

Audrey qui jouait avec Gregory Peck dans Roman Holidays, avait dit de lui :

“Il faisait voir la simplicité des grands hommes et la grandeur des gens simples”

Je pense la même chose d’elle. Voilà c’est dit. J’ai passé une très bonne après-midi ! Et, en ces temps de vulgarité indescriptible, j’éprouve même une certaine fierté à aimer des gens comme ça…

La beauté n’est plus ce qu’elle était. Surtout celle des âmes …

Conformisme, servilité et décadence…

Tao_Te_King

Dans le Tao Tö King – xxxviii, Lao Tseu dit :

“Lorsque la Voie est perdue, il reste la vertu;
La vertu perdue, il reste l’éthique;
l’éthique perdue, il reste le droit;
Le droit perdu, il reste le conformisme.
Le conformisme – qui n’est que l’apparence de l’éthique – indique le commencement de la décadence”.

Je n’arrive évidemment pas à la cheville de Lao Tseu mais je suis très honoré de constater que je partage son jugement sur l’évolution de la société française : les médias barbotent dans la servilité et le conformisme le plus méprisable; les laquets de journalistes ne s’estiment assez respectueux qu’à plat ventre devant ceux qu’ils croient être grands. Et les hommes politiques se livrent avec et les journalistes à des rites indignes d’une démocratie vivante. Je parle de ce que j’entends aux nouvelles à la télé ou à la radio, de ce que je lis dans les journaux… Si vous ne voyez pas à quoi je fais allusion, laissez-tomber, ce n’est pas grave, c’est que le conformisme est encore plus fort que je ne le pensais. Avec la proximité des élections et la montée concomitante du crétinisme collectif, ce n’est d’ailleurs même plus le commencement de la décadence, c’est la décadence elle-même et même bien avancée. Pour raconter la chute de l’empire romain il avait fallu plusieurs tomes. Pour nous, un petit livre de poche suffira. Peut-être même quelques feuillets dans un hebdo… Ils ne mériteront pas plus. Je vais relire le Discours de la servitude volontaire de La Boétie…

Il y a évidemment bien d’autres traductions du Tao Tö King, notamment celles de Liou Kia-Hway et celle de François Houang et Pierre Leyris.

Traduction de Liou Kia-Hway.

Après la perte du Täo vient la vertu
Après la perte de la vertu vient la bonté
Après la perte de la bonté vient la justice
Après la perte de la justice vient le rite.
Le rite est l’écorce de la fidélité et de la confiance, mais il est aussi la source du désordre”

Traduction de François Houang et Pierre Leyris:

Après la perte de la Voie vient la Vertu
Après la perte de la Vertu vient l’Amour
Après la perte de l’Amour vient la justice
Après la perte de la Justice viennent les rites
Le rite est l’écorce de la sincérité et de la fidélité,
mais aussi la source du désordre”.

Attention à la résignation
Attention à la méthode coué
Attention au mensonge
Attention à la déception

Tao de la communication gouvernementale

Une belle journée c’est quoi ?

stick5.gif PS. Jean-Louis, merci pour ton gentil coup de fil. Non je ne suis pas mort. Non, je n’ai pas eu le temps d’uploader mes pages de mars au moment où le mois basculait. Maman est tombée sur le trottoir : dent cassée, nez esquinté, menton abîmé, genoux aussi. Donc j’avais la tête ailleurs ; ça me tue de la voir comme ça… Et encore cette chute n’est rien à côté du reste qui me tue. Donc ne t’inquiète pas si mon blog s’arrête de temps en temps !

Quelle est la plus belle phrase de la langue française ?

ormesson.jpg Avant-hier, chez Drucker, Jean d’Ormesson racontait qu’un jour à Apostrophes, Bernard Pivot demanda à Jean Dutour quelle était la plus belle phrase de la langue française.
Et Dutour de répondre, “oh, ça doit être : “c’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Amilcar”
Épatant, lance Bernard Pivot et, se tournant vers Hector Bianchiotti : “vous trouvez ça beau, n’est ce pas ?” Et Bianchiotti, qui est un être exquis, répond en roulant les r : “C’est horrrriiible !” Mais, insiste Pivot, pour vous, alors.. ? quelle est la plus belle phrase de la langue française ? Et Bianchiotto répond : “je crrrrrois que c’est : le fond de l’airrrrr est frrrais..”

je viens de mettre la vidéo là, sur Vimeo, comme ça c’est encore plus simple

Je me demande du coup quelle serait pour moi la phrase la plus belle de la langue française ? J’ai souvent entendu dire que c’était “Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon coeur”. (Racine, Phèdre, Acte IV, scène 2). Je ne sais vraiment pas; je vais y réfléchir.


Autres minuscules bouts de ciels …
L’art quand il nous tombe directement du ciel
Qu’est ce qui nous ouvre le ciel
A riveder le stelle…
Il faut que le hasard renverse la fourmi…
Le ciel dans le caniveau
Penser à mettre le ciel dans une enveloppe
J’aime les nuages qui passent
“C’était à Mégara, faubourg de Carthage”

Racine – Phèdre – Acte IV – SCENE II

THESEE, HIPPOLYTE

THESEE – Ah ! le voici. Grands Dieux ! à ce noble maintien
Quel oeil ne serait pas trompé comme le mien ?
Faut-il que sur le front d’un profane adultère
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Aller au Paradis avec les ânes…

anes.jpg Parfois je me dis que j’ai tout de même de la chance de vivre à Paris. En sortant du bureau, rue de Constantine, je vois souvent passer une petite bande d’ânes et de poneys qui trottent d’un pas tranquille pour aller au jardin des Tuilleries. Ils viennent par l’Ecole Militaire, passent sous les fenêtres de la Cour de Justice de l’Etat, du Service d’information du Gouvernement, puis du British Council, du Centre Culturel Canadien, ils tournent à droite au bout du Quai d’Orsay, passent devant l’Assemblée et hop, ils sont dans le jardin des Tuilleries… Pendant que dans les bureaux les bureaucrates rédigent des notes, dehors, les petits ânes passent… C’est un bon job ça, d’être âne et d’aller promener les enfants sur son dos à dix heures du matin !

Prière pour aller au Paradis avec les ânes de Françis Jammes

jammes.jpgLorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Françis Jammes et je vais au Paradis,
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon-Dieu.
Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles…
Que je vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles,
suivi de ceux qui portèrent au flanc des corbeilles,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l’on met des petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je vous vienne.
Faites que dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l’amour éternel.

Françis Jammes – Le Deuil des Primevères – Gallimard

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