Parfois j’ai une chance folle…

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En me promenant le long des quais, tout à l’heure, j’ai déniché un vieux livre de Nicolas Bouvier dans lequel j’ai trouvé cette belle photo que je ne connaissais pas (prise à Tokyo en 1966) et que je trouve tout simplement magnifique. J’ai toujours adoré Bouvier — dont je crois avoir lu tout ce qu’il a pu écrire et que je place très haut dans mon cœur — et donc je suis sans doute un peu partial… Mais bon, déjà voir des flocons de neige me fait du bien… Voilà, c’est tout ce que j’avais à dire dans ce billet. Parfois je n’ai pas de chance, et parfois il y a des petits moments de grâce comme celui-là… Continue reading

Le vague sentiment qu’il y a eu quelque chose, autrefois …

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Le 23 novembre, donc jour pour jour — mais en 1985, Claude Roy écrivait ce poème que je trouve tout simplement magnifique… Continue reading

Quelques “Minimes” de Claude Roy qui me touchent…

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“Il peut y avoir des fins de vies éclairées de cette lumière-là”…

Par temps clair, hiver pur, été sec, la plus belle lumière est celle de la fin du jour, rasante, intense, dorée, sœur vive des ombres longues et promesse du repos de la vie. Rembrandt suggère qu’il peut y avoir des fins de vies éclairées de cette lumière-là, vies de vieux hommes “rassasiés de jours”, et que douleur, joie et sagesse ont passées au tamis. Continue reading

La grande délicatesse de la jeune fille qui a été danser…

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Tout à l’heure au Luco, juste avant la fermeture du jardin, j’ai relu dans la jolie lumière de cette belle fin d’été, quelques “minimes” de Claude Roy qui est sans doute l’écrivain-poète que je préfère… En voici quatre que je trouve tout simplement magnifiques et que je recopie en vrac :

guillemets_noirs_2_leftLes chaussures que la jeune fille qui a été danser tient à la main pour rentrer à l’aube sans faire de bruit.

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Le stupéfiant “Programme en quelques siècles” d’Armand Robin

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J’avais déjà posté ce texte en 2007, mais j’y ai repensé cet après-midi, et comme je le trouve absolument stupéfiant de justesse et de beauté, je le re-poste à nouveau !

“On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière. Continue reading

Un haïku suffit aussi…

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Je disais plus bas que les contes m’aidaient à me catapulter hors de la réalité.
Mais un petit haïku suffit aussi. Largement :-)

Dans la brise du soir
l’eau du lac clapote
contre ses pattes : le héron

Héron ⓒ elaarn

D’autres haïkus ici

Le délice des vieux livres non coupés…

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Ce matin, je suis retombé sur un vieux livre “non coupé”… Ce qui veut dire – shame on me – que je ne l’avais jamais lu (mais je me rassure en me disant que c’est parce que je l’ai en double dans ma bibliothèque :-)

Ça me rappelle l’époque où, après avoir acheté un livre, il fallait — avant même de pouvoir commencer à le lire — prendre un coupe-papier (ou un ticket de métro) et découper les pages sans les déchirer, en faisant tomber sur ses genoux de légers petits copeaux de papier … Cette petite poudre de papier me manque : c’était ma cocaïne de l’époque où je me droguais à la littérature… Elle ralentissait considérablement la lecture ! Et la couleur du papier était belle en plus… Nostalgie d’une époque qui, vue d’internet, semble évidemment préhistorique … Je suis donc un dinosaure.

Calaïsche à la choute, 10 francs.

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Je viens de comprendre pourquoi j’allais carrément tout débrancher : la radio, les discours des ministres, les commentaires des journalistes… C’est parce que je ne comprends plus rien à leur jargon, à leur charabia, à leur langue de bois, à leur novlangue incompréhensible qui cherche en permanence à me faire prendre des vessies pour des lanternes.

C’est très curieusement Victor Hugo qui vient de m’ouvrir les yeux, ou plutôt les oreilles. Voici son récit sur la calaïsche à la choute dans Rhin II :

“J’avais grand’faim, il était tard; j’ai commencé par dîner. Un dîner francais, servi par un garçon français, avec une carte en français. Quelques originalités, sans doute involontaires, se mêlaient, non sans grâce, à l’orthographe de cette carte. Comme mes yeux erraient parmi ces riches fantaisies du rédacteur local, cherchant à completer mon dîner, au-dessous de ces trois lignes :

– Haumelelte au chantpinnions,
– Biffetèque au craisson,
– Hépole d’agnot au laidgume,

je suis tombé sur ceci :

– Calaïsche à la choute, 10 francs.
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Et tout à coup un ressort a sauté comme un diable …

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J’aime beaucoup cette lettre de Jean Dubuffet à Jean Paulhan que je viens de relire — et surtout cette expérience que j’ai très bien connue des petits ressorts et roulements à bille qui sautent dans tous les sens !

Cher Jean. J’ai toujours oublié de te donner des nouvelles de ta petite machine à agrafer que tu m’avais prêtée. Elle avait un tic de toujours se coincer; j’ai voulu arranger un peu cela.

J’ai démonté avec grand soin les petites vis en les posant à mesure sur une feuille de papier blanc avec des numéros pour les remonter avec facilité quand, tout à coup un ressort a sauté comme un diable et, est tombée par terre une pluie d’objets bizarres : petites billes de métal, fils de fer curieusement tordus, petites goupilles…

J’ai passé toute une soirée, à partir de ces éléments, à réinventer le principe de cette machine mais j’ai dû abandonner sans trouver l’ombre d’une voie. Tu t’imagines dans quelle confusion j’étais. Le spécialiste marchand d’agrafeuses avait mauvaise opinion de l’affaire vu que c’est une machine allemande (ça m’étonnait que tu emploies des agrafeuses allemandes vu tes opinions patriotiques mais maintenant que je te sais cosmopolite ça ne m’étonne plus), il a dit qu’il entreprendrait des démarches. Elles viennent d’aboutir : l’agrafeuse est remise sur pied en parfaite forme. Elle vient de revenir à la maison. Je ne te la porte pas ce soir. Je ne veux pas te déranger pour cela. J’ai remarqué que tu as une autre agrafeuse. Je te la donnerai à mon retour de Suisse. Je t’embrasse.

Samedi 11 décembre [1948].

Il y a des textes qui me mettent de belle humeur…

ErriDeLuca

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Parfois, en prenant un vieux livre au hasard dans ma bibliothèque, je tombe sur une page merveilleuse, cochée à l’époque, et qui — plus de dix ans après — me met encore d’une humeur joyeuse :

“Je bêche sous les lauriers. De leurs feuilles épaisses toujours vertes, ils protègent les moineaux qui, le soir, se disputent la place la plus chaude, près du tronc. Ils se disputent pour vivre. Puis ils ont un murmure de mise en ordre, je pense qu’ils prient.
Ce n’est qu’au printemps que je taille les lauriers quand ils ne servent plus d’abri aux moineaux.
J’aime brûler les restes de leur feuillage. Ils font une fûmée qui étourdit et fait revenir en mémoire les disparus. C’est dans cette fumée que je m’assieds à midi avec des olives noires.
Ces jours-là, je vois clair dans la géométrie. Les vivants ne sont pas à la perpendiculaire des mort étendus, ils leur sont parallèles. La faux n’a pas la courbe de la lune, mais celle de l’œuf. Le pain gonfle en prenant la forme de la paume du boulanger. Le porter à sa bouche, c’est comme serrer la main de qui l’a pétri.
A force de rester silencieux pendant que le corps travaille, des pensées de nage et d’envol vont et viennent à la débandade. D’un mois d’avril, déjà bien lointain, je revois le ciel de Jéricho couvert du blanc des cigognes migrant d’afrique vers les toits d’Europe”.

Erri de Luca, Trois Chevaux

“La poésie est le plus parfait format de la résistance !”
“Considero valore…”

Les espaces c’est comme l’écho des choses…

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L’amie-destructrice-de-ponctuation (et donc de civilisation :-) du post précédent me dit qu’elle reconnait parfaitement l’importance de la ponctuation et qu’elle comprend qu’une virgule flottante et mal plaçée puisse changer les choses aussi radicalement que le battement d’aile d’un papillon mais… (car elle a le toupet d’ajouter un mais) elle me dit que je chipote sur les espaces ! Continue reading

Message personnel à une amie qui méprise la ponctuation dans ses mails

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Baudelaire — lui — y attachait la plus grande importance. Comme d’ailleurs tous les grands typographes depuis Gutemberg qui
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Percevoir la polyphonie du monde…

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Je relisais ceci dans Routes et Déroutes de Nicolas Bouvier :

“…

Je crois que le but principal de l’existence — qui est le projet des bons moines dans le bouddhisme zen, mais il n’y a pas besoin d’être bouddhiste ou zen pour sentir ce besoin-là — est de percevoir la polyphonie du monde autant que son impermanence. Ce sont des moments de totalité, où les choses entrent en résonnance…

j’ai le sentiment que le monde est fait d’éléments différents — la lumière, les couleurs, une musique qui vient de près ou de loin, une odeur qui monte d’une cuisine, une présence ou une absence, un silence — et que tous ces éléments conspirent pour créer des monades harmoniques.

Le monde est constament polyphonique alors que nous n’en avons, par carence ou paresse, qu’une lecture monodique. Et il y a des moments, soit par fatigue, soit par sentiment amoureux, soit parce que — je n’en suis pas cerrtain mais je l’espère vivement — la mort est imminente ou qu’on a pris du peyotl ou de la mescaline, où tout d’un coup on perçoit toutes ces harmoniques. C’est à dire qu’on entend toutes les voix de la partition au lieu de n’en entendre qu’une, comme à l’accoutumée, parce qu’on vit dans un temps linéaire, qu’on a un passé, un avenir, qu’on fait des projets, ce qui distrait de l’instant présent. Tandis que les Japonais, avec leurs haïkus de dix-sept syllabes excellent à saisir justement cette convergence : “une grenouille plonge dans le vieil étang, ploc”. Et c’est un moment de la vie qui passe. Le haïku est, philosophiquement, l’opposé et l’antidote du projet.”

“…

Les mains de Nicolas Bouvier
Mes haïkus préférés

“Il faut qu’à tout instant l’énergie émise par chaque particule soit réverbérée sur toute la masse“.

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Ce très beau texte de Julien Gracq :

“Voilà l’idée que je me fais, à la limite, d’un roman porté à son ultime degré d’excellence : la marge de blanc qui cerne chaque page imprimée devrait y jouer le même rôle qu’un mur circulaire qui renverrait et répercuterait à mesure sur tout le contenu de l’ouvrage réanimé par lui l’écho indéfiniment prolongé de chaque ligne à mesure qu’elle est lue.

Tout livre digne de ce nom, s’il fonctionne réellement, fonctionne en enceinte fermée , et sa vertu éminente est de récupérer et de se réincorporer — modifiées — toutes les énergies qu’il libère, de recevoir en retour, réfléchies, toutes les ondes qu’il émet. C’est là sa différence avec la vie, incomparablement plus riche et plus variée, mais où la règle est le rayonnement et la dispersion stérile dans l’illimité. Espace clos du livre : restreint, c’est la clé de sa faiblesse. Mais aussi étanche : c’est le secret de son efficacité. Le préfixe auto est le mot-clé, toujours, dès qu’on cherche à serrer de plus près la “magie“ romanesque : auto-régulation, auto-fécondation, auto-réanimation. Il faut qu’à tout instant l’énergie émise par chaque particule soit réverbérée sur toute la masse“.

Julien Gracq, Lettrines 2. José Corti ed.

Les pieds – et les mains – de Nicolas Bouvier

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En cherchant autre chose sur ma bibliothèque tout à l’heure, je suis retombé sur ce vieux livre édité il y a un demi-siècle chez Payot avec cette magnifique et inoubliable illustration de Françoise Pochon-Emmery… J’avais complètement oublié que Nicolas Bouvier ne parlait pas seulement de ses pieds (un pied dans le soleil et un pied dans la lune c’est une belle image pour un grand voyageur) mais également de ses mains :
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Parfumer les ragoût avec les lauriers de la Légion d’Honneur ?

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[Aujourd’hui on a remis les palmes Académiques à C@t. Je remonte donc ici ce vieux post de mars 2004 qui aura ainsi servi à quelque chose en permettant au moins de célébrer l’événement ;-]

Chaque fois que quelqu’un m’annonce sa nomination dans l’ordre de la Légion d’Honneur je ne peux pas m’empêcher de penser à Nikos Kazantzaki (que j’adore) et à ce magnifique texte :

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Tellement de gens à envoyer dans les cercles des enfers !

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J’ai bien du lire la Divine Comédie cinq ou six fois dans trois ou quatre traductions différentes, et chaque fois (il suffit que j’entende une phrase, n’importe laquelle, pour que je tombe carrément à la renverse, comme un hanneton, tellement je suis heureux. Je trouve ce texte carrément beau. Tellement beau qu’il n’y a rien de plus à en dire ici. Il faut tout lire, c’est tout.

Pourquoi diable est ce que je vous parlais de ça ? Ah oui, parce que, ces derniers mois, j’ai entendu pas mal d’abrutis, politiques ou journalistes) qui m’ont passablement plombé la tête. Et que je suis content de savoir qu’il y a, dans les cercles ou dans les fosses des Enfers, une place où on pourra les envoyer bouillir dans de la poix bouillante !

Je vous donne [un bout de] la liste pour le cas où vous auriez aussi des connaissances (dans la politique ou les médias ?) qui ne seraient pas à leur place :

– Les gens sans caractère, les lâches : piqués par des aiguillons de frelons et de guêpes, et happés par des vermines.
– Les violents contre leur prochain : mis à bouillir dans une rivière de sang.
– Les hypocrites : portent en marchant des chapes en or à l’extérieur et en plomb à l’intérieur.
– Les voleurs : dans une fosse à serpents dont la morsure enflamme le corps.
– Les conseillers de fraude : entourés par des flammes.
– Les blasphémateurs : gisent en terre, assis tout ramassés, ou marchent en rond sans s’arrêter, sous la pluie de feu.
– Les flatteurs et adulateurs : plongés dans la fiente
– Les simoniaques : placés dans mille trous comme des bougies d’où leurs pieds dépassent et brûlent.
– Les concussionnaires et prévaricateurs : retenus au fond de la poix bouillante par les démons.
– Les devins et sorciers : invertis du menton aux épaules, la face tournée du côté de leurs reins, marchant en arrière.
– Les semeurs de scandale et de schisme : le corps fendu et éventré, boyaux pendants…

Que voulez vous, moi ça me fait un bien immense de savoir que tous ces gens sont envoyés par Dante en ENFER ! Jubilatoire :-)
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Et si un jour je décide de quitter cette planète de façon anticipée, je crois qu’avant de partir, je payerais très cher quelques mercenaires – comme les deux que vous voyez sur la gauche de l’image – pour faire déguerpir tous les emmerdeurs qui nous auront pollué la vie. Comme je n’ai pas d’enfant, je leur laisserai même mon assurance-vie pour rémunérer ce travail essentiel au bien public :-) Tiens, il faut que je pense à aller prochainement chez mon notaire pour formaliser tout ça…
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Ecrabouiller le Mal ? Jubilatoire !


Image de Dante en haut : DOMENICO DI MICHELINO
Dante Illuminating Florence with his Poem (detail)
1465, Oil on canvas, Museo dell’Opera del Duomo, Florence

Le poids des pensées…

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Pour me calmer les nerfs, j’ai recherché un passage de la Divine Comédie où Dante et Virgile montent l’un après l’autre dans la barque de Phlégyas, le nocher du Styx. Je l’ai retrouvé : c’est dans l’Enfer au au Huitième chant.

Ce que j’aime bien c’est que, pour expliquer que l’ombre de Virgile mort ne pèse plus d’aucun poids – alors que le corps de Dante appartient encore à la pesanteur du monde des vivants – d’autres écrivains auraient utilisé des comparaisons laborieuses ; Dante nous dit juste que Virgile entre dans la barque mais que ce n’est qu’au moment où lui-même entre dans la barque qu’elle s’enfonce dans l’eau (“e sol quand’io fui dentro parve carca”) :

“Mon guide, cependant, descendit dans la barque,
Puis il m’y fit entrer derrière lui ;
Quand j’y fus seulement, elle parut chargée”.

Lire la suite]
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Quelle est la plus belle phrase de la langue française ?

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J’ai enfin retrouvé un vieux fichier (de 2004) où Jean d’Ormesson racontait comment – un jour à Apostrophes – Bernard Pivot demanda à Jean Dutour quelle était la plus belle phrase de la langue française…

La vidéo est grande comme un timbre poste et le son est totalement catastrophique (je l’ai enregistré à l’époque avec un vieux téléphone), mais bon, si vous prêtez attentivement l’oreille, la réponse de Hector Bianciotti est magnifique …
Je l’ai mise ici, sur Viméo

Et j’en parlais là en 2004

Big Brother is watching you…

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Belle idée de couverture pour “1984” de George Orwell …
par Adronauts (Patrick Pichler & Wolfgang Warzilek, Vienna, Austria)
via SwissMiss

Mais que faisait donc Apollinaire le 26 mars ?

Apollinaire

J’aime toujours bien voir ce que font les gens importants (pour voir si ce que je fais moi-même est à la hauteur ou pas (1). Et comme la BN a publié récemment les carnets et agendas de Guillaume Apollinaire pour l’année 1917 (Rel. chagrin marron, format : 52 f. – 80 × 58 mm), je suis allé jeter un oeil à la date d’aujourd’hui (26 mars), juste pour voir ce qu’Apollinaire avait fait pendant que je me balladais avec Odile au Luco.

Bon, d’abord il n’y a pas noté grand chose (mais il écrit les autres jours et donc c’est peut-être normal). Mais ce que je ne trouve pas normal c’est que d’abord on peut vérifier que les pages se suivent bien (les folios de la BN sont très soigneusement numérotés : f28, f29, f30 et f30) et qu’ensuite on voit très bien – en transparence légère – les numéros des rectos sur les pages de gauche)… Donc les folios se suivent et les dates se succèdent bien du lundi 12 mars au jeudi 22 mars… Mais, après le jeudi 22, badaboum, ça saute directement à vendredi 30 … Donc je ne pige pas ce qui s’est passé dans le carnet d’Apollinaire. Et je ne saurai jamais ce qu’il a fait le 26 mars. Mais bon, il y a tellement de choses que je ne pige pas qu’il faut que j’arrête de chercher à comprendre. N’importe comment personne ne l’a remarqué.

(1) Que faisait Rilke entre le 2 et le 23 février ?


Les facsimile du carnet sont là

L’Anglais est atomique – le Français est moléculaire

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Grâce à Michel Serres, et à une conférence qu’il a donnée à l’Ecole Normale Sup’, je viens enfin de comprendre pourquoi on se trompe complètement en pensant que la rupture de la syntaxe et la création de nouveaux mots (le rap, le verlan, etc.) prouvent que le français ne se porte pas si mal, alors qu’il est en train de rendre l’âme. C’est que le français n’est pas une langue de mots et qu’en cassant la syntaxe, les jeunes comme on dit maintenant, sont en train de tout simlement tuer la langue et donc ce qui a construit la civilisation française.

Voilà ce que dit Michel Serres :

“Racine utilisait très peu de mots. Pourquoi ? parce que la langue française n’est pas une langue de mots.

L’anglais est une langue atomique : l’essentiel de l’anglais c’est le mot. L’essentiel, l’unité de sens de l’anglais, c’est le mot. L’unité de sens du français n’est pas le mot. L’unité de sens du français c’est la phrase, la proposition. Et par conséquent avec très peu de mots, Racine utilise des propositions extraordinairement souples, raffinées, nombreuses et sophistiquées ; de telle sorte qu’il parle un français d’une richesse exceptionnelle.

Le français est une langue moléculaire : elle associe des atomes. Ceux qui savent l’allemand savent que le choix de l’allemand – le choix de l’unité de sens de l’allemand – est juste au milieu entre l’anglais et le français ; c’est à dire que l’allemand adore coller des mots ensembles pour en faire une unité un peu plus compacte, c’est à dire des mots composés. L’allemand choisit comme unité de sens non pas l’atome, non pas la proposition, mais le milieu entre l’un et l’autre.

Et donc l’originalité d’une langue n’est pas forcément dans la sémantique. Quand on pose la question “quelle langue parlons-nous ?”, ou “combien de mots parlons-nous”, on oublie cette idée profonde que le génie du français, l’unité du sens du français n’est pas forcément dans la prolifération du vocabulaire.

Et lorsqu’à l’Académie Française nous faisons le Dictionnaire, je rouspète régulièrement en disant : “nous ne nous occupons pas de la langue Française !”. La langue française est grammairienne, elle n’est pas sémantique. La langue française n’est pas dans les mots, elle est dans les phrases. Par conséquent la syntaxe est plus importante pour nous que la sémantique”.

(Extraits d’une conférence de Michel Serres à Normale Sup’)

Quelle est la plus belle phrase de la langue française ?

Ces hommes qu’on ne peut pas ne pas entendre…


Je lisais ce soir ce magnifique texte de C.F. Ramuz :

“Il y a des hommes qui parlent et il y a des hommes silencieux.
Les hommes silencieux copient les hommes qui parlent quand il leur arrive de parler.
Ils n’ont pas l’habitude de parler ; ils se servent pour s’exprimer de phrases toutes faites.
En gros, et pour simplifier, il y a les hommes de la ville et les hommes de la campagne : ceux qui expriment des idées qu’ils n’ont pas, ceux qui n’expriment pas les idées qu’ils ont.
Ceux qu’on ne peut pas ne pas entendre et qu’on voudrait bien ne plus entendre ; ceux qu’on voudrait entendre et qu’on n’entend jamais.
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Le rouge-gorge de Milosz frappe à la fenêtre gelée…

Deux phrases trottent dans ma tête en ce moment. Similitude ?

La première de Oscar Vladislas de Lubicz Milosz :

Si l’impossible attendu si longtemps

Frappait à la fenêtre, comme le rouge-gorge au coeur gelé,
Qui donc se lèverait ici pour lui ouvrir ?”

et la seconde de Rainer-Maria Rilke :

Si je criais,
qui donc entendrait mon cri parmi les hiérarchies des anges ?”

Wer wenn ich schriee…
Le poème de Milosz en entier
Le canari de Milosz
Le canari de Kazantzaki


Oui, je sais, l’image et la phrase de Milosz ne sont pas vraiment de saison mais peu importe : toutes les saisons sont belles !

Le canari de Milosz s’est envolé !

Il y a des soirs, comme ce soir, quand les choses deviennent particulièrement intenables, où je sens qu’il va m’arriver quelque chose comme une crise d’apoplexie ou une crise cardiaque ou une crise de nerfs, en tout cas une crise. Quelque chose dans le genre de ce qui est arrivé au grand poète et ami des oiseaux, Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz : le 2 mars 1939, juste avant que n’éclate la guerre mondiale qu’il pressentait, il s’effondrait mortellement après s’être fâché contre son canari qui ne voulait pas rentrer dans sa cage. Le médecin concluera à une embolie.
Mon canari à moi, c’était la paix de l’âme. Et je n’arrive plus à le faire rentrer dans sa cage. Et sa cage, voyez-vous, c’était ma tête. On verra les conclusions du médecin légiste. [mais bon, n’appelez quand même pas la police.Le café ne fait plus d’effet; je vais me coucher et m’occuperai du canari demain

Nikos Kazantzaki aussi avait un canari sur la tête !
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Autres oiseaux…
Des ailes pour planer au-dessus de la vie
Mes petites soeurs les hirondelles
Milosz ne parlait pas seulement aux oiseaux ; il leur chantait du Wagner !
Les oiseaux qui surgissent des phrases de Léonard
Les autruches sont des oiseaux politiquement très avancés
L’oiseau qui avait lu Cioran
Le canari de Milosz s’est envolé !
Un extraordinaire condensé d’harmonisation des contraires

“Toutefois je vous assure” …. etc


Hier au Luxembourg, je relisais des textes de Nikos Kazantzaki qui me bouleversent toujours tellement ils sont beaux… Et je suis tombé sur un passage où, à la fin des années 1920, il visite la Russie communiste en compagnie de Panaït Istrati : Kiev, Leningrad, Vladivostok… et il donne sa recette pour déjouer la propagande des autorités.

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Et le petit rameau cria : “pourquoi me mutiles-tu ?”


Il y a eu, ces derniers jours, beaucoup d’arbres et d’ombres d’arbres sur mon blog… Et du coup m’est revenu en mémoire ce passage terrible de la Divine Comédie où Dante, au Chant XIII de l’Enfer, parle des gens transformés en arbres et qui hurlent quand on brise leurs branches… C’est terrible et vous glace d’effroi. Voici le passage :

Et le bon Maître : “Avant de pénétrer plus loin, sache, me dit-il, que tu es dans la seconde enceinte, et y seras tant que tu chemineras dans l’horrible sablon. Regarde bien, et tu verras des choses qui te rendront mes paroles croyables.” Déjà, de toutes parts, j’entendais pousser des gémissements, et ne voyais personne ; de sorte que, troublé, je m’arrêtai. Je crois qu’il crut que je croyais que cette foule de voix, sortant d’entre les troncs, venait de gens qui se cachaient de nous.
Ce pourquoi le Maître dit :
“Si tu romps quelque branche d’un de ces arbres, rompues aussi seront les pensées que tu as”. Lors, avançant un peu la main, je cueillis un petit rameau d’un épais buisson, et le tronc cria : “Pourquoi me mutiles-tu ?” Puis devenu tout noir de sang, il cria de nouveau : “Pourquoi me brises-tu ? N’as-tu aucun sentiment de pitié ? Nous fumes hommes, maintenant nous sommes buissons. Ta main devrait être plus pieuse, eussions-nous des âmes de serpents.”

Petit arbre avec inscription de Giovanni Bellini (fragment)
Huile sur bois, 31 x 22 cm
Gallerie de l’Accademia, Venise.

Des passages moins tristes de la Divine Comédie (étoiles)


Quelques autres arbres…
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